« Oui, pour moi, la réponse tient en un seul mot : Extase. Si l’extase est présente, alors je dis qu’il y a de la belle littérature, si elle est absente, malgré toute l’intelligence, tous les talents, tout le travail et l’observation et la dextérité que vous pouvez me montrer, alors, je pense, que nous avons un produit (peut-être très intéressant), qui n’est pas de la belle littérature. […] Remplacez-le, si vous le souhaitez, par ravissement, beauté, adoration, émerveillement, crainte révérencielle, mystère, sens de l’inconnu, désir de l’inconnu. Tous et chacun exprimeront ce que je veux dire ; dans un cas particulier, un terme peut être plus approprié qu’un autre, mais dans tous les cas, il y aura ce retrait de la vie commune et de la conscience commune qui justifie mon choix d’« extase » comme le meilleur symbole de ce que je veux dire. Je prétends donc que nous avons ici la pierre de touche qui séparera infailliblement le haut du bas en littérature, qui répartira la multitude innombrable des livres en deux grandes divisions, qui peut s’appliquer avec la même justice à un drame grec, à un romancier du dix-huitième siècle et à un poète moderne, à une épopée en douze livres et à un poème lyrique en douze lignes. »
Arthur Machen, 1902
« Je regardai, donc, par la fenêtre quand, à mon grand étonnement, un grand oiseau pâle sembla soudain s’élever dans les airs depuis la route et s’envoler dans le jardin, où il s’empêtra dans ce vieux cytise sans sève qui pleure des larmes vertes sur le mur. Je vis, comme je le pensai, des battements et frissonnements d’ailes, et je sortis en courant, imaginant que j’allais trouver un étrange compagnon pour ma solitude. C’était le journal du soir, pas un oiseau, et je compris tout de suite qu’il serait impie de le laisser flotter là sans l’avoir lu ; ainsi je le pris et l’apportai, méditant sur l’aventure et me demandant quel étrange message allait ainsi être porté à mes yeux. Je parcourus donc patiemment ses colonnes, jusqu’aux éditoriaux, et je me ferai la justice de dire que je reconnus immédiatement la communication qui m’était adressée de cette manière singulière et même, je puis dire, arabique. Il s’agissait d’un bref commentaire sur une certaine agitation qui à l’heure actuelle séduit assez fortement les leaders progressistes ; mais le sujet n’a pas d’importance, puisque la signification réside dans la dernière phrase. La voici : « Nous sommes heureux d’apprendre que de vastes dispositions ont été prises pour la diffusion de la littérature. »
Vous ne voyez pas l’immense importance de cela ? Vous me surprenez. Allons-y, alors. Je vous ai dit que je n’étais pas très précis quant à la portée exacte de l’agitation à laquelle il est fait allusion — il peut s’agir d’une lourde taxe sur les personnes qui diront « lady » au lieu de « lydy », il peut s’agir de restreindre le droit de vote à des citoyens parfaitement ignorants de l’histoire ; peu importe — mais voici des hommes qui souhaitent qu’un changement politique soit effectué, et ces hommes publient des imprimés dont le but est de convaincre les autres de la justesse de ce «programme» particulier. Et ces imprimés sont appelés « littérature ». Vous savez le genre de choses indiqué. Cela peut être une série d’arguments, simples ou fallacieux, cela peut prendre la forme de dialogue, cela peut prendre la forme de récit, cela peut prendre l’apparence de parodie, cela peut être une brève histoire. Et maintenant, ce que je veux savoir, c’est ceci : nous avons ici un vaste ensemble de pensées, revêtues de mots, allant des plaisantes brochures dont nous avons parlé jusqu’à — disons — l’Odyssée, et toute cette masse est connue sous le nom de littérature : quel doit être notre critère, notre moyen de distinguer entre les deux extrêmes que j’ai mentionnés et tous les innombrables liens qui les relient ? Toute cette masse est-elle de la littérature au sens propre du terme ? Si ce n’est pas le cas, avec quel instrument, selon quelle règle allons-nous séparer le vrai du faux, juger exactement dans le cas d’un livre particulier s’il s’agit de littérature ou non ? Bien sûr, vous pouvez dire que la question est plutôt verbale que réelle ; que la « littérature » est un terme général qui s’applique commodément à tout ce qui est imprimé et que, dans la pratique, tout le monde connaît la différence entre un pamphlet politique et l’Odyssée. Je doute fort que les gens comprennent précisément la distinction entre les deux, mais pour éviter toute confusion verbale, je suggère que lorsque nous entendons la littérature dans son sens le plus élevé, nous disions (pour le moment en tout cas), « belle littérature » ; et la question sera alors : qu’est-ce qui différencie la belle littérature d’un certain nombre de phrases grammaticales, ou partiellement grammaticales, arrangées dans un ordre plus ou moins logique ? Pourquoi l’Odyssée doit-elle être admise, pourquoi la «littérature» de notre journal du soir doit-elle être écartée ? Et encore, pour poser la question sous une forme plus subtile : à quelle classe appartiennent les œuvres de Jane Austen ? « Orgueil et préjugés » doit-il se tenir sur l’étagère de l’Odyssée, ou reposer dans le tiroir à pamphlets ? Quelle est la place de Pope ? Doit-il être placé dans la classe de Keats ? Si non, pour quelle raison ? Quel est le rang de Dickens, de Thackeray, de George Eliot, de Hawthorne ; en un mot, comment trier, pour ainsi dire, cette immense multitude de noms, en donnant à chacun le rang et la place qui lui reviennent ?
Je suis heureux que cela vous apparaisse comme une grande question : cela me semble être la question, la question qui recouvre le dogme final de la critique littéraire. Bien sûr, après avoir répondu à cette énigme prérogative, il y aura d’autres questions, presque sans fin, des catégories et des sous-catégories d’analyse infinie. Mais ce sera du détail ; tandis que la question que j’ai posée est la question des premiers principes ; elle marque la séparation de deux voies, et d’une certaine manière, elle se pose non seulement pour la littérature, mais pour la vie, mais pour la philosophie, mais pour la religion. Quelle est la ligne de démarcation, alors, la marque de division qui doit séparer la pensée parlée, écrite ou imprimée en deux grands genres ?
Eh bien, comme vous l’avez peut-être deviné, j’ai ma solution, et je l’aime d’autant plus que le mot de l’énigme me semble en fait n’être qu’un seul mot. Oui, pour moi, la réponse tient en un seul mot : Extase. Si l’extase est présente, alors je dis qu’il y a de la belle littérature, si elle est absente, malgré toute l’intelligence, tous les talents, tout le travail et l’observation et la dextérité que vous pouvez me montrer, alors, je pense, que nous avons un produit (peut-être très intéressant), qui n’est pas de la belle littérature.
Bien sûr vous me permettrez de me contredire, ou, plutôt, de m’amplifier avant que nous ne commencions à discuter pleinement de la question. J’ai dit que ma réponse était le mot « extase » ; je le dis toujours, mais je peux faire remarquer que j’ai choisi ce mot comme le représentant de beaucoup d’autres. Remplacez-le, si vous le souhaitez, par ravissement, beauté, adoration, émerveillement, crainte révérencielle, mystère, sens de l’inconnu, désir de l’inconnu. Tous et chacun exprimeront ce que je veux dire ; dans un cas particulier, un terme peut être plus approprié qu’un autre, mais dans tous les cas, il y aura ce retrait de la vie commune et de la conscience commune qui justifie mon choix d’« extase » comme le meilleur symbole de ce que je veux dire. Je prétends donc que nous avons ici la pierre de touche qui séparera infailliblement le haut du bas en littérature, qui répartira la multitude innombrable des livres en deux grandes divisions, qui peut s’appliquer avec la même justice à un drame grec, à un romancier du dix-huitième siècle et à un poète moderne, à une épopée en douze livres et à un poème lyrique en douze lignes. Je vous convaincrai de ma croyance en mon propre remède universel par une expérience audacieuse : voici Pickwick et voici La Foire aux Vanités, l’un considéré comme un livre « comique » populaire, l’autre comme un chef-d’œuvre sérieux, faisant preuve d’une grande compréhension du caractère humain ; et en appliquant mon test, je place Pickwick à côté de l’Odyssée, et La Foire aux Vanités au-dessus du pamphlet politique.
Je ne discuterai pas de cette question pour le moment ; je voudrais simplement vous mettre en garde contre le fait de supposer que j’implique une quelconque égalité de mérite dans les livres que j’ai ainsi sommairement « mis entre parenthèses ». Vous ne devez pas supposer que j’estime le livre de Dickens aussi bon que celui d’Homère, ou que j’ai des doutes quant à l’immense supériorité de La Foire aux Vanités sur tous les pamphlets du monde. «Voici un temple, voici une bassin», pourrions-nous supposer qu’un enfant dise, apprenant à lire à partir d’un alphabet illustré ; mais le temple peut être une structure misérablement conçue, en un état ruineux, et le bassin est peut-être une merveille d’excellent ouvrage. Mais l’un signifie adoration et l’autre lavage, et c’est là la distinction. Ou, pour prendre un meilleur exemple ; le dernier garçon de sixième peut être un misérable cancre comparé au premier de cinquième ; cependant le cancre est en sixième, et le génie est en cinquième. Ou, pour prendre un troisième exemple (je veux que vous compreniez où je veux en venir), le fait qu’un orateur anglais soit fluide, brillant, profond, convaincant, alors qu’un orateur grec soit bégayant, stupide, superficiel, illogique, n’empêche pas que le premier, même s’il parle très bien, parle toujours anglais, alors que le second, même s’il parle mal, parle néanmoins en grec. Les analogies, comme vous le savez, ne sont jamais parfaites et ne doivent pas être poussées trop loin ; elles suggèrent plus qu’elles ne prouvent ; mais j’espère que vous me comprenez, même si vous n’êtes pas d’accord avec moi.
Mais avant de discuter des mérites de mon propre solvant littéraire, nous pourrions très bien voir ce que nous pouvons faire avec d’autres tests. J’ose espérer que vous pouvez en suggérer un grand nombre. Nous n’aborderons pas la question de l’imprimé et du non imprimé, de l’écrit ou du non écrit, car il est évident que les symboles visibles par lesquels la littérature est enregistrée n’ont rien à voir avec la littérature elle-même. Au début, toute littérature était une question d’improvisation ou de récitation et de mémoire, et hiéroglyphes, écriture, imprimerie ne sont que des commodités. En fait, ce point ne vaut la peine d’être mentionné que parce qu’il y a, je crois, des âmes simples qui pensent que l’invention de l’imprimerie a quelque sorte de lien mystérieux avec la naissance de la littérature, et que l’abolition de la taxe sur le papier a marqué sa venue à maturité. Mais je ne pense pas qu’il soit nécessaire de nous préoccuper outre mesure d’une vision de l’art littéraire qui considère la presse bon marché comme son père et la commission scolaire comme sa mère nourricière. Beaucoup de gens pensent, d’autre part, que la littérature doit être estimée par son effet sur les émotions, par le choc qu’elle donne au système.Vous me direz peut-être qu’un livre qui vous intéresse si intensément que vous ne pouvez pas le lâcher, qui vous touche si profondément que vous en pleurez, qui vous amuse si immensément que vous éclatez de rire, doit être très bon. Je n’ai rien contre le terme «très bon», mais de mon point de vue, «très bon» et «belle littérature» sont deux choses différentes. Vous voyez, je crois que la différence entre une matière de lecture intéressante, passionnante, qui fait pleurer, qui fait rire, et les beaux-arts n’est pas spécifique mais générique : qui blasphémerait contre de la bonne bière amère, qui dirait que parce qu’elle est bonne, elle est donc du bourgogne ?
Je ne suis pas bien sûr de ne pas confondre deux choses qui sont en réalité distinctes. Je veux dire, je me demande si la faculté de faire pleurer le lecteur ne doit pas être distinguée de la faculté de l’intéresser intensément. Dans l’ensemble, je pense qu’il serait bon de tracer une ligne de démarcation entre les deux, d’autant que le terme « intéressant » est quelque peu ambigu.
Et vous trouvez donc que c’est un paradoxe de soutenir que le pouvoir d’exciter les émotions à un haut degré n’est pas une marque de belle littérature ? Mais réfléchissez-y un peu. Supposons qu’à quelques mètres de cette pièce — dans la maison voisine, dans la rue voisine — une femme attende le retour de son mari et de son fils. Un coup de sonnette retentit, il y a une enveloppe brun-rougeâtre, et à l’intérieur le message : « Accident ferroviaire père tué ». Vous pouvez imaginer l’effet que ces quatre mots vont avoir sur les émotions de la femme ; ou bien elle va s’évanouir, ou bien elle va fondre en larmes ; elle peut même mourir du choc, et vous ne pouvez pas avoir un résultat émotionnel plus frappant que la mort, n’est-ce pas ? Très bien; mais le télégramme est-il de l’art ? Est-il même de l’artifice ? Ce n’est pas de l’art parce que c’est vrai ! Mais si j’inventais un tel télégramme et l’envoyais à une femme dont le mari et le fils étaient absents, deviendrait-il pour autant de l’art ? Vous voyez bien qu’il n’en serait rien ; et je dois vous demander d’expliquer comment un livre qui est, virtuellement, une longue succession de tels télégrammes peut s’élever plus haut que son origine et que sa source ? Vous devez voir, je pense, que la question de la vérité et de la fausseté ne peut faire aucune différence réelle pour notre (sans doute pompeux) haut point de vue esthétique ; et si vous admettez que quatre mots qui produisent un résultat émotionnel ne sont pas nécessairement de l’art, alors il s’ensuit que quatre cent ou quatre cent mille mots tissés ensemble sur le même principe ne sont pas en meilleure position. Une quantité accrue signifie sans doute un artifice accru, mais l’art et l’artifice sont choses bien différentes. Nous pouvons donc convenir qu’il est impossible de mesurer la valeur artistique d’un livre à l’aune du choc émotionnel qu’il peut procurer à ses lecteurs. »
Arthur Machen
Hiéroglyphes, 1902
Traduit de l’anglais par Jean-Alain Moens Puyaubert
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