L’ANTIQUE SENTIER

H.P. Lovecraft, Nouvelle-Angleterre, livres anciens, photos antiques…


Il existait une compréhension plus fondamentale que celle dictée par la Raison…

« Il voyait dans des événements banals le mouvement de courants plus vastes que les autres ne concevaient pas. Même à distance, dans le temps comme dans l’espace, il percevait tout. […] À ses yeux, l’intellect seul, auquel le monde moderne accorde tant de valeur, n’était qu’une vallée d’os blanchis. Le culte dont il faisait l’objet était un culte de la forme. Il passait à côté de la vérité essentielle, intérieure, car cette vérité-là ne peut être connue qu’en étant ressentie, vécue. La posture intellectuelle était par conséquent critique et non créative ; or pour lui manquer d’imagination était la pire forme d’inintelligence. »

Algernon Blackwood
Le Centaure, 1911

« O’Malley était un individu à susciter l’estime des masses ordinaires. Dans ses veines coulait un mélange de sang irlandais, écossais et anglais, mais le premier y prédominait et l’élément celte s’y exprimait avec force. D’une santé vigoureuse, imperméable à l’appât du gain, ce Wanderer avait choisi de vivre en marginal et mena jusqu’à la fin une existence nomade. Il tirait le diable par la queue et ne devint jamais tout à fait adulte. En effet, il semblait ne pas devoir atteindre la maturité, selon l’acception commune du terme, car sa devise était à l’inverse du nihil admirari professé par les Latins : il s’étonnait perpétuellement de tout. Il ne cessait de décrypter le mystère de l’immense horoscope de la Vie, sans jamais parvenir à dépasser la Maison de l’Émerveillement, au seuil de laquelle il était sans doute né. La civilisation, aimait-il à dire, avait aveuglé les hommes ; elle leur avait mis dans les yeux non la vue, mais de la poussière.

Fervent héraut de la vie au grand air, il explorait passionnément les méandres de l’esprit, avec une intensité telle que le monde extérieur semblait alors refluer comme l’écume, le laissant proche de l’extase. Ces moments n’advenaient jamais dans les villes et la mêlée laborieuse des hommes, mais lorsqu’il s’en extirpait pour rejoindre les vents et les astres en des lieux désolés. Alors, parfois, il se trouvait captivé, emporté vers les hauteurs, juste à temps pour assister aux dernières foulées des dieux en grande procession. Il surprenait alors l’Éternité dans la fugacité d’un Instant.

Car les humeurs de la Nature le transperçaient, flamboyaient en lui comme des présences, aussi puissamment évocatrices que des personnes physiques, riches de significations tout aussi variées : les bois irradiaient l’amour et la tendresse ; la mer conjurait le recueillement et la magie ; les plaines et les vastes horizons étaient empreints du silence paisible et mélancolique des vieux compagnons les plus avisés. Quant aux montagnes, elles suscitaient en lui une terreur splendide, attisée par sa volonté de les comprendre, probablement parce que leur humeur était plus éloignée de sa propre nature spirituelle.

Le Cosmos était pour lui, en un mot, psychique, et les humeurs de la Nature, autant d’activités cosmiques transcendantales qui provoquaient en lui ces états singuliers d’exaltation et d’expansion. Elle ouvrait en grand les portes de sa vie intérieure la plus enfouie. Elle y pénétrait, en prenait possession et immergeait dans son immensité enveloppante le petit homme qu’il était.

Son expérience de la vie moderne était complète et le jugement qu’il portait sur elle savait être affûté. Pourtant, sous la surface, il était animé par la houle perpétuelle d’instincts primitifs d’une curieuse sauvagerie. Un désir ardent, véhément, insatiable, que son irrépressible besoin d’espaces vierges venait exprimer, mais dont l’objet était en réalité bien plus vaste — la nature sauvage n’était qu’un symbole, le premier pas vers un point de fuite. L’empressement et les innovations de la vie moderne n’étaient pour lui que fièvre et tourments. Il exécrait les mille escroqueries de la civilisation. Pour autant, étant homme de discernement, il se laissait rarement aller complètement. Car il avait peur de ces instincts plus primaires, plus simples, qui risquaient d’inonder tout le reste. S’il cédait entièrement, il adviendrait une chose qu’il redoutait sans parvenir à la définir ; la structure de son être subirait une tension d’une violence indicible, au point qu’il serait contraint de rompre avec le monde. Ces élans représentaient le butin qu’il devait refuser à son âme. S’abandonner complètement aurait déclenché une désintégration, une dislocation de sa personnalité qui aurait charrié avec elle la perte de son identité personnelle.

Quand son sentiment de révolte se faisait si pressant qu’il menaçait de devenir incontrôlable, il partait en solitaire pour le mettre au pas ; mais cette tentative de restaurer l’ordre, bien que source d’apaisement, n’était jamais radicale, si bien que sa révolte continuait à s’accumuler, prenant de l’ampleur à chaque rebond ; ses désirs croissaient et se multipliaient et le menaient souvent au bord de la saturation. « Un jour, disaient ses amis, le barrage cédera. » Quel que soit le sens que l’on donne à ces paroles, ils avaient raison. O’Malley le savait aussi.

Il était, en somme, un homme aux émotions profondes et mouvantes, qui éprouvait plus de difficulté que la plupart d’entre nous à discerner son moi sous ces aspects extérieurs qui n’étaient que des projections, des masques se faisant passer pour des personnalités complètes.

L’ego sous-jacent qui unifiait ces projections était du type brossé d’une main si sûre dans les premières pages d’un petit livre très inspiré : The Plea of Pan. O’Malley n’était pas un citoyen utile et il le savait. Il en avait parfois honte. Il lui arrivait, comme c’était le cas lors de la mémorable aventure qui nous occupe, à l’âge de trente ans, d’être employé comme correspondant de presse à l’étranger. Cependant, même occupé à ce genre de mission, il était encore de ces journalistes qui ne se contentent pas de réunir des informations, mais les découvrent, les révèlent, les créent.

Sages parmi leurs pairs, ses commanditaires se souvenaient, quand ils recevaient sa prose, du plaisir qu’ils avaient à faire leur métier. Il travaillait à cette époque sur un reportage itinérant parmi les tribus du Caucase, et la rédaction en chef aurait eu bien du mal à trouver meilleur homme que lui pour ce périple, car il connaissait la beauté, avait un sens aigu de la nature humaine, sublimait le trivial et le pittoresque et savait, surtout, raconter le tout en termes brefs, nés directement de ses émotions pourtant débordantes.

Quand je le rencontrai, il vivait… nulle part, car il était toujours en mouvement. Il conservait cependant une petite chambre défraîchie près de Paddington, où ses livres et ses papiers s’accumulaient, seulement menacés par la poussière. C’est là qu’après sa mort, désigné comme exécuteur testamentaire, je découvris le récit de ses aventures. La clé se trouvait dans sa poche, soigneusement étiquetée. Ce geste d’anticipation pratique, le seul que je ne lui ai jamais connu, était la preuve que cette pièce renfermait quelque chose qu’il avait jugé de valeur — pour d’autres. Ce ne pouvait être sa collection hétérogène de livres d’occasion, ni ses centaines de photos et de croquis sans légendes. S’agissait-il des manuscrits de nouvelles, des notes et des histoires que j’y trouvai aussi ?

Certaines m’étaient familières (il me les avait racontées avec une verve que sa plume n’a pas su traduire) ; d’autres étaient nouvelles, beaucoup inachevées. Tous ces écrits étaient inhabituels, pour le moins. Et tout ce qu’il y narrait lui était à l’évidence arrivé en personne à un moment ou un autre de son errance, même s’il déguisait son rôle ici ou là en mettant l’action à la troisième personne, selon la technique de Hoffmann. Les faits que j’avais entendus de sa bouche, je ne pouvais que les juger vrais – ils l’étaient pour lui-même, du moins. Ce n’étaient en aucun cas de pures inventions, mais le fruit de visions qui surgissaient par moments de la structure concrète des événements.

Dix hommes décriront d’autant de façons le passage d’un serpent sur leur chemin, mais un onzième homme verra plus que le serpent, le chemin et le mouvement. O’Malley était ce onzième homme. De son œil intérieur, il voyait le tout, comme à vol d’oiseau, quand dix autres ne percevaient que des facettes limitées, sous différents angles. C’est ainsi qu’on lui reprochait d’ajouter des détails, parce qu’il devinait leur présence encore invisible sous l’horizon. Lorsqu’ils émergeaient, les autres étaient déjà partis.

Ce que je veux dire, c’est qu’il voyait dans des événements banals le mouvement de courants plus vastes que les autres ne concevaient pas. Même à distance, dans le temps comme dans l’espace, il percevait tout. Tandis que les dix échangeaient avec volubilité leurs avis sur le nom du serpent, lui se laissait emporter par la beauté du chemin, la majesté de la bête ondulante, la nature des forces qui les déplaçaient les uns et les autres, empêchée, détournée.

Les autres s’interrogeaient sur la destination du reptile, sa longueur en pouces et sa vitesse par seconde, tandis que lui plongeait, sans s’attarder sur des détails si futiles, au cœur même de la créature, dans son essence. Et cette idiosyncrasie, qu’il partageait avec toutes les personnes de tempérament mystique, s’illustrait par le curieux dédain que lui inspirait la Raison. À ses yeux, l’intellect seul, auquel le monde moderne accorde tant de valeur, n’était qu’une vallée d’os blanchis. Le culte dont il faisait l’objet était un culte de la forme. Il passait à côté de la vérité essentielle, intérieure, car cette vérité-là ne peut être connue qu’en étant ressentie, vécue. La posture intellectuelle était par conséquent critique et non créative ; or pour lui manquer d’imagination était la pire forme d’inintelligence.

« Esprits arides, stériles ! » s’emportait-il dans une bouffée d’enthousiasme celte. « En quelle instance et quel lieu, je vous le demande, les philosophies et les sciences du monde ont-elles participé à faire progresser la moindre âme d’un seul satané pouce ? »

Le petit rêveur encoigné dans son grenier, qui file sa toile de beauté à la lueur d’une chandelle, vaut mieux que l’intelligence critique la plus fine que la Terre ait porté. Le premier, malgré ses lacunes techniques, balbutie ce que Dieu lui murmure, quand la seconde ne fait que détruire les pensées élaborées par le cerveau de l’homme.

Cette tournure d’esprit mérite d’être mentionnée, car elle affectera l’interprétation des faits que nous allons conter.

Le raisonnement et l’intellect sont aujourd’hui vénérés dans des proportions indues. Lorsqu’ils obnubilent trop exclusivement la conscience, ils prennent une emphase écrasante dans l’économie spirituelle. Les déifier, c’était concevoir un dieu vide, inadapté. La raison devrait être la gardienne des progrès de l’âme, non son objet. Sa fonction évoquait celle d’une grande feuille de papier de verre, qui lisse les excroissances, mais l’idolâtrer, c’était permettre à un détail de prendre une importance disproportionnée.

Il n’était pas assez idiot pour mépriser la Raison lorsqu’elle était, selon ses termes, à sa juste place ; il était en revanche assez « sage » — bien qu’il soit tout sauf un intellectuel ! — pour percevoir combien elle était futile quand il s’agissait d’appréhender les affaires de l’âme. Pour lui, il existait une compréhension plus fondamentale que celle dictée par la Raison, qui était, apparemment, une compréhension intérieure et naturelle.

« Le plus grand Maître que nous ayons jamais eu ignorait l’intellect, » l’entendis-je dire un jour*, « et qui, je vous le demande, a jamais trouvé Dieu à l’issue de recherches rationnelles ? Pourtant, que pourrions-nous trouver de plus précieux ?… Revenir à l’état de jeune enfant — un enfant qui ressentirait les choses sans jamais les raisonner — n’est-ce pas la seule voie possible vers Son royaume ?… Où se tiendront les géants de l’intellect face au Grand Trône Blanc, si un homme simple au cœur d’enfant les supplante tous ? »

« Je suis convaincu que la Nature est notre prochaine étape, » dit-il une autre fois, alors que ses yeux étaient voilés d’indécision et qu’à l’évidence son esprit tâtonnait encore. « La Raison a fait de son mieux pendant des siècles et n’ira pas plus loin. Elle ne peut pas aller plus loin, car elle ne peut rien pour la vie intérieure, où réside la seule réalité. Nous devons retourner à la Nature et à une intuition purifiée, nous appuyer davantage sur ce qui est aujourd’hui subconscient, revenir à cette voix de l’Univers, douce et grave, qui nous guide et que nous avons rejetée avec notre état primitif — une intelligence spirituelle, en réalité, divorcée de la pure intellectualité. »

Par Nature, il n’entendait pas un retour à l’état sauvage. Il n’était pas question, dans son esprit, de revenir en arrière, pour reprendre ses mots. Il se projetait au contraire droit devant, d’une façon difficile à comprendre, vers un état où l’Homme, riche des meilleurs enseignements de la Raison, peut revenir à une vie instinctive — une vie qui se ressent — où la hiérarchie s’inverse. Il appelait cela un Retour à la Nature, mais j’ai toujours pensé qu’il parlait de retrouver un sentiment de parenté avec l’Univers, que les hommes, en ne rendant grâce qu’à l’intellect, avaient perdu. Les hommes d’aujourd’hui se vantaient de leur supériorité sur la Nature comme s’ils en étaient distincts, à part. O’Malley, lui, puisait dans sa parenté avec elle pour chercher à développer, sinon à raviver, un instinct infaillible, qui devrait — pour caricaturer — guider l’homme inspiré comme il guide l’animal, abeille sauvage ou pigeon sédentaire, et guider l’âme vers son Dieu.

Cette piste, comme il l’appelait, cristallisait si parfaitement et si définitivement ses conflits intérieurs qu’il avait décidé d’interrompre son propre développement intellectuel… Ainsi le nom et la famille du serpent étaient-ils ce qui lui importait le moins à son propos. Il saisissait, à la volée mais avec constance, les liens psychiques qui unissaient le serpent, la Nature, sa propre personne et l’ensemble de la Création. Toute sa vie, le bataillon de ses pensées aventureuses avait marché vers ce territoire inexploré du rêve spéculatif qu’il désirait coloniser. Fidèle à cet élan, il « pensait » avec ses émotions autant qu’avec son cerveau, et cette passion étrange qui animait son tempérament demeure la clé, vitale, de l’aventure que relate ce livre. Car cela arrivait en lui, autant qu’à lui. Son Être pouvait intégrer la Terre en ressentant avec elle, tandis que son intellect ne savait que critiquer, et donc dénigrer, les détails d’une telle inclusion.

Il poussait la crédulité jusqu’à un certain point, mais je l’ai maintes fois entendu s’excuser d’employer cette méthode. C’était la flamboyance de ses certitudes qui les rendait si convaincantes lorsqu’il les racontait de sa voix, car quand je découvris la même histoire rédigée, il me sembla que le récit l’était moins. La vérité, c’est qu’aucun lexique ne saurait rendre justice à l’extraordinaire charge émotionnelle que ses gestes, ses inflexions et ses regards choisis transmettaient avec tant d’aisance. Chez lui, l’interprétation de ce langage-là en disait tout aussi long. »

Algernon Blackwood

Le Centaure, 1911

Traduit de l’anglais par Alice Pétillot.

Cette traduction inédite est uniquement destinée à ce blog. Il est strictement interdit de copier ou de reproduire le matériel (textes ou images).



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