MEMOIRE
Il s’agit du premier récit de Lovecraft qui aborde l’insignifiance de l’humanité et sa disparition inéluctable. Le récit est sous l’influence de la nouvelle « Conversation d’Eiros avec Charmion » d’Edgar Allan Poe, un dialogue entre deux âmes après l’extinction de l’humanité provoquée par une comète.
par
H.P. Lovecraft
« Memory », poème en prose écrit au printemps 1919
Première parution en juin 1919 dans « The United Co-operative »
sous le pseudonyme de « Lewis Theobald, Jun. »
La vallée de Nis ne connaît que la maigre lueur d’une lune maudite, dont les rayons déclinants, dards timides, percent la canopée létale d’un grand Upas. Et dans ses tréfonds que la lumière jamais n’atteint se meuvent des formes dont on ne saurait envisager la rencontre. Sur ses flancs nauséabonds, la végétation rampe, s’étire, s’accroche et s’insinue, maléfique, entre les pierres de palais en ruines ; s’enroule, enserre, étouffe d’étranges monolithes, des colonnes brisées, soulève le marbre posé par des mains oubliées. Et dans les arbres devenus géants des cours décrépites, des petits singes dansent, tandis que des caveaux mirifiques entrent et sortent des serpents venimeux qui se tordent et des créatures squameuses sans nom.
Des pierres titanesques sommeillent sous la mousse imbibée de froid, tombées d’augustes murailles. Leurs bâtisseurs les ont érigées pour qu’elles durent toujours, et leur serviable noblesse perdure, car le crapaud gris se tapit à leur ombre.
Tout au fond de la vallée s’écoulent les eaux saumâtres et herbeuses de la rivière Thain. Elle suinte de sources cachées, s’engouffre dans des grottes souterraines, et le Démon de la Vallée ne sait pourquoi ses eaux sont rouges, ni où elles courent.
Le Génie qui hante les rayons de lune s’adresse au Démon de la Vallée : « Je suis vieux et oublieux. Dis-moi les gestes, l’aspect et le nom de ceux qui ont façonné ces objets de pierre. » Et le Démon réplique : « Je suis Mémoire, et les secrets du passé me sont familiers, mais je suis vieille, moi aussi. Ces êtres étaient comme les eaux de la Thain, insondables. De leurs gestes je ne me souviens pas, car ils n’étaient qu’éphémères. De leur aspect, je me souviens vaguement, car il évoquait celui des petits singes dans les arbres. De leur nom, je me souviens clairement, car il rimait avec le nom de la rivière. Ces créatures d’hier s’appelaient Humain. »
Alors le Génie reflua vers le mince croissant de lune et le Démon posa son regard acéré sur un petit singe perché dans un arbre dressé parmi les décombres.
H.P. Lovecraft
Mémoire, 1919
Traduit de l’anglais par Alice Pétillot.
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