L’ANTIQUE SENTIER

H.P. Lovecraft, Nouvelle-Angleterre, livres anciens, photos antiques…


White Fire – Préface de H.P. Lovecraft

« On trouve rarement dans les vers de M. Bullen le didactisme parfois épuisant dont le dix-neuvième siècle s’est rengorgé. Lorsqu’une morale s’en dégage, elle est insinuée avec courtoisie plutôt qu’assenée ; et le plus souvent l’auteur se contente de laisser ses images déployer leur beauté, et le lecteur en tirer la leçon qu’il souhaite, si tant est qu’il en existe une. »

H.P. Lovecraft


White Fire [Feu blanc] est un recueil posthume de poèmes de John Ravenor Bullen (1886-1927), édité par H.P. Lovecraft et publié par W. Paul Cook en janvier 1928.

John Ravenor Bullen était un Anglais émigré au Canada ; Lovecraft était en relation avec lui depuis au moins 1921, année où ils ont tous les deux collaboré au Transatlantic Circulator, un groupe anglo-américain d’écrivains amateurs qui critiquaient les manuscrits les uns des autres.

La préface de H.P. Lovecraft est une révision en profondeur de son article sur « la poésie de John Ravenor Bullen » (United Amateur, septembre 1925 ), qu’il sortit de ses tiroirs pour ce recueil de poème de Bullen, financé par Archibald Freer, ami du poète, en guise de mémorial à Bullen, décédé en février 1927. W. Paul Cook, de Recluse Press, fit imprimer une seconde édition en 1929, mais elle ne fut jamais ni reliée, ni publiée.

La traduction inédite de la préface de White Fire est uniquement destinée à ce blog. Il est strictement interdit de copier ou de reproduire le matériel (textes ou images).

Ci-dessous, le poème La Tempête de J.R. Bullen traduit de l’anglais par Alice Pétillot

LA TEMPÊTE


Gare ! Gare ! Ce nuage d’ébène
Est de l’orage le sombre prophète.
Pétrifiée, son opacité dense
Augure un courroux intense –
Le calme avant la tempête.

Oyez cette plainte lointaine,
Qui emplit d’effroi l’âme et la poitrine ;
Les arbres frissonnants s’affolent,
Car dans la nuit le cri d’Éole
Résonne, macabre, par les collines.

Voyez quelle force elle déchaîne !
Les éclairs zèbrent le ciel de feu,
Cicatrices incandescentes à l’horizon,
Et le tonnerre crève les murs de sa prison,
Tant son féroce maître est furieux.

Fouettée par les vents, la mer sereine
Se tord maintenant de douleur et geint.
Coiffée d’écume, elle rugit de rage
Et le combat avec la rive engage,
Mais la houle se cabre en vain.

Restez ! Voilà une toute autre scène,
Silence et quiétude sont revenus ;
Les nuages ont cessé leurs pleurs,
La terre a refoulé sa terreur,
La paix règne et la peur n’est plus.

White Fire

Préface de H.P. Lovecraft

Traduit de l’anglais par Alice Pétillot

Il est bien difficile de dire ce qui fait vraiment le poète. Aujourd’hui, quand l’intellect revendique dans le champ esthétique un espace plus grand que son lot, nous poussons l’analyse, nous recherchons des fondamentaux, nous discourons doctement sur la clairvoyance unique, la perspective éminemment personnelle et l’imagination sélective et subjective du barde primordial. Nous exigeons de lui qu’il ne perçoive que l’essence des choses, dépouillée de toute association traditionnelle, et ne nous présente que la teneur imaginaire nucléaire, recluse et sans fard, de ses réactions aléatoires à l’expérience et à l’émotion. Il résulte de cette affectation un discordant fatras d’écoles académiques, toutes fondées sur la théorie stérile plutôt que sur le sentiment artistique, qui nous infligent des chaotismes méticuleusement ourlés, qu’il s’agisse des vortex de sensations chromatiques imagistes ou des détritus mentaux figés de M. T.S. Eliot et consorts. On attend de l’élan artistique qu’il subsiste, bon an, mal an, dans ce salmigondis de psychologie scientifique ; et trop souvent son absence est pardonnée, par déférence pour une forme théorique dont les froids thuriféraires mesurent et profèrent la pureté et la poésie à l’aune de principes strictement philosophiques.

Dans chaque strophe délicieuse de la foisonnante poésie lyrique qui lui vaut une reconnaissance littéraire croissante, feu John Ravenor Bullen répudie totalement l’esclavage de cette théorie contemporaine, ce qui fait de lui un artiste plus authentique. Conscient que toute la beauté actuelle est débitrice envers les générations d’impressions héritées qui dictent sa relation à l’émotion humaine, il était trop avisé pour se défausser de la musique, des rythmes et symétries, des visions plurielles, des tournures de pensée et de phrase qui colorent l’expression du sentiment esthétique spontané depuis que la Nature exige qu’il trouve un exutoire. Sensible à l’égale importance artistique des humeurs et de la matière, du rêve et des contingences diurnes, des mirages et des faits, il ne manquait pas de choyer cette élégance si rare qui, bien que méprisée par les réalistes, incarne peut-être la meilleure part de la joliesse à laquelle nous puissions prétendre dans cette pantomime illusoire qu’est la vie. L’instinct sûr qui le maintint sur les rails de la grande tradition anglaise lui permit d’offrir un reflet harmonieux des ambitions, des certitudes et des perspectives qui, chez nous, doivent toujours prévaloir, parce qu’elles sont le simple agrégat et le legs d’un millier d’années d’expériences raciales et culturelles ininterrompues, qui nous sont propres.

Le secret particulier de M. Bullen le poète — outre son imagination visuelle affûtée et ce sens naturel des sonorités qui lui dicte des vers mélodiques et limpides et le place infailliblement sur la piste du mot parfaitement symphonique — tient au fait qu’il a conservé ses précieuses illusions, sa capacité d’émerveillement et ses valeurs. L’entrain des matins de mai chargés de rosée ne l’a jamais quitté et au cœur ce désert où la sophistication cynique prévaut, il sait ressentir le frisson de la nouveauté, du plaisir et de l’extase dans la ronde quotidienne des phénomènes terrestres qui inspirait déjà les bardes des temps plus éclairés, dont la vigueur était intacte. Ce frisson, qu’il est aujourd’hui si difficile d’obtenir, distingue à lui seul le véritable poète. Le pouvoir de conférer de la grâce, de la féerie et un semblant de sens à un monde et un univers que l’esprit moderne formé à la prose ne conçoit que comme le cycle morne, inutile et décevant de réarrangements électroniques, atomiques et moléculaires est l’apanage de la jeunesse — une jeunesse qui s’affranchit de la chronologie à la manière d’Endymion et manie une magie qui diffère de tout ce que nous connaissons par ailleurs.

Ces sources d’inspiration posées, il est intéressant de s’interroger sur les méthodes précises qu’emploie M. Bullen pour parvenir à des effets si heureux. Que la simplicité en soit un élément majeur est d’une évidence immédiate ; on ne peut manquer de remarquer avec quel soin les écueils de la complexité linguistique, du chaos impressionniste et de l’involution intellectuelle ont été évités. L’auteur tenait à ce que ses images apparaissent sous une lumière claire et pleine, sans qu’aucune diversion futile de la vision et de l’attention du lecteur ne sacrifie la moindre particule de leur effet final. Il démontre en ce point de telles compétences qu’aucun effort de simplification ne transparaît ; ni naïveté artificielle, ni fraîcheur affectée, pas trace du dédain cinglant pour le raffinement et la subtilité que trahissent les tentatives de rectitude de tant d’écrivains. Sa langue est celle de la société civilisée ; elle ne se départit pas de la couleur, de la densité et de la variété nécessaires à une énonciation fidèle et souple, mais ne cède pas au plaisir gratuit de la charade et ne se torture pas pour dire l’indicible — qui, n’en déplaise aux Gaulois, ne peut être considéré comme totalement banni de la vie et de la pensée. Quand l’extase s’impose, elle n’est pas provoquée par une embardée dans l’incohérence exclamatoire, mais par le choix des mots les plus explicites et puissants, tous employés au sens propre ; car un connaisseur et coloriste comme M. Bullen dispose de suffisamment de vocables précis pour n’avoir aucun besoin de recourir à des distorsions extravagantes. La plupart du temps, ceux qui ont ses faveurs sont des mots communs aimés, auxquels la tradition a légué ses accents les plus doux et les plus durables ; mais quand l’exotisme et l’inhabituel étaient requis, le poète relevait le défi sans vaciller.

Si les écrits de M. Bullen exercent un si grand attrait, c’est aussi en raison de leur universalité ; il évoque les humeurs et sentiments partagés par l’ensemble de la race, au lieu de s’appesantir, comme le font la plupart des chansonniers, sur les phénomènes émotionnels subjectifs de leur être particulier. Car telle est, en réalité, l’attitude du classicisme ; et elle s’exprime avec force dans l’œuvre de notre poète parce qu’elle est parfaitement authentique. Chez lui l’universalité n’est pas une théorie stérile ou le résultat d’un effort conscient, mais le produit naturel d’une imagination qui vibre à l’unisson des émotions universelles. C’est dans ce corpus commun de sentiments que Bullen descellait les ferments du charme, de la sorcellerie et de la beauté ; et parce que ce stimulus déclenchait en lui une réponse absolument sincère, il réussit à refléter toutes les splendeurs qu’il y percevait et parvint, ce faisant, à un résultat tout aussi poignant qu’un poète individualiste centré sur ses réactions éminemment personnelles. Nous avons là une preuve éclatante et définitive que la véritable poésie ne naît pas d’une formule bien ciselée ou du thème choisi, mais purement et simplement du degré d’émerveillement et d’extase dont l’esprit du poète est capable, quels que soient le sujet ou le format.

M. Bullen abordait la vie et l’univers avec une tolérance optimiste, fruit d’une préoccupation pour la beauté orthodoxe, traditionnelle, en vertu de laquelle il ne donnait de l’austère arrière-plan scientifique qu’un aperçu fugace. Une fois, seulement — dans son chant « The Music of the Spheres », dont le charme obsédant évoque Poe — cette armure défensive céda presque pour révéler, comme un aveu, le désespoir ou la résignation typiques de la modernité philosophique ; le plus souvent, notre poète est réellement parvenu à conserver le point de vue des grands Victoriens, dont son style porte la marque incontestable. Il ne faudrait bien sûr pas croire que l’orthodoxie de M. Bullen l’a précipité ne serait-ce qu’un instant dans l’absurde et l’insipide. Alors qu’il œuvrait au sein d’un cosmos structuré par les rêves des générations passées, il démontre d’une cohérence psychologique sans faille et parcourt la gamme des humeurs et des émotions les plus belles sans fausse note ni extravagance.

Il a sans doute une dette particulière à l’égard de Tennyson, de sa vision et de sa méthode, qui formèrent en lui un disciple dont l’éminent auteur du dix-neuvième siècle aurait toutes les raisons d’être fier. Ici et là germe une douce mélancolie, qui teinte la symphonie d’une note mineure délicate, mais dans l’ensemble prévaut un intense ravissement provoqué par les beautés du moment présent et les visions d’un avenir en rose, qui confère à son œuvre ce ton caractéristique. On trouve rarement dans les vers de M. Bullen le didactisme parfois épuisant dont le dix-neuvième siècle s’est rengorgé. Lorsqu’une morale s’en dégage, elle est insinuée avec courtoisie plutôt qu’assenée ; et le plus souvent l’auteur se contente de laisser ses images déployer leur beauté, et le lecteur en tirer la leçon qu’il souhaite, si tant est qu’il en existe une.

Si l’écriture de M. Bullen souffre d’un défaut, c’est d’un léger penchant pour le ère tendance à trop travailler les formes archaïques que le Préraphaélisme a pour un temps réintroduit dans la versification anglaise, mais qu’un goût plus classique considère à nouveau d’un œil pour le moins perplexe. Ce serait pousser la critique trop loin que de refuser au poète authentique féru de tradition victorienne un recours occasionnel aux ere, nay, ’tis, doth, thou, hath etautres do ou did explétifs ; mais nous nous garderons de recommander leur emploi constant. Cela vaut aussi pour les inversions et les mots et locutions cristallisées auxquelles M. Bullen s’est parfois laissé aller — des licences poétiques comme recollections fond ; throng, whom restlessly I seek among ; bubbling swift their course along ; who sanction lent, et ainsi de suite ; des expressions galvaudées comme « le joli mois de mai », « caressé par le soleil », « chanteurs emplumés », « amer sacrifice », « blanc panache », « Dame Nature », « trompettes de la renommée », etc. ; et des mots isolés comme « enchanteur » [entrancing], qu’un usage populaire excessif et inapproprié a malheureusement dépouillé de leur fraîcheur et de leur valeur originelles. Ce ne sont cependant que des tendances, contre lesquelles l’auteur est généralement parvenu à se prémunir. De même, les quelques arrangements périlleux avec la métrique et très rares rimes auxquelles le Walker du célèbre dictionnaire n’aurait peut-être pas accordé une approbation sans réserve ne ternissent pas l’éclat des sonorités et des images qu’il fait affluer. Ces menus défauts ne sauraient susciter à l’égard du poète d’autre injonction que celle de mettre en pratique à chaque instant la fastidieuse minutie — sans doute usante pour lui — dont témoignent ses morceaux de bravoure.

L’œuvre de M. Bullen se divise, il me semble, en sept catégories, où il démontre autant de compétence et de pertinence. Il y a, pour commencer, la réaction purement lyrique à la beauté nue de la Nature, dispensée avec opulence dans un cri mélodieux comme « The Copse », ou de radieuses rêveries comme « Evening at the Lakeside », qui forment, à mon sens, la plus belle floraison du génie de notre auteur. L’énumération des titres de choix appartenant à cette catégorie remplirait des colonnes entières, si bien que je me contenterai de rappeler quelques triomphes saillants comme les deux susmentionnés, la magie parfumée de « My Garden », le piquant pittoresque de « Where Mayflies Dance », l’imposante majesté de « The Storm »,1 l’intense essoufflement de « The Seagull », et ses premiers poèmes — moins assurés, peut-être, mais enflés d’un éclat doré  — « A Country Lane » et « In the Woods ». Dans tous ces vers, l’élégance et l’extase adviennent de la façon la plus simple possible, et sont pourtant des plus poignantes, grâce à l’imagination visuelle aiguisée du poète et à sa maîtrise efficace des mots.

La deuxième catégorie qui se dessine dans l’œuvre de M. Bullen est étroitement liée à la première ; elle lui est même presque identique en termes d’imagerie. Il s’agit de cette poésie de la nature où s’entrelacent des brins de philosophie, mais dans laquelle les éléments de couleur et d’atmosphère dominent toujours l’idée superposée. Elle est excellemment incarnée par « Thy Perfect Peace », « Far-Distant Bells », « Hope » et surtout par le chef d’œuvre elfique magnifique « The Music of the Spheres », qui, de l’avis d’un critique au moins, constitue l’apogée du talent de son auteur.

Le troisième type de versification de Bullen est ouvertement philosophique ; les idées y sont présentées sans détour et les images n’interviennent que pour les illustrer de la façon la plus efficace et gracieuse. Voilà un genre de poésie qui peut aisément tomber dans la stérilité prosaïque entre les mains d’un barde inexpérimenté ; mais M. Bullen est en général parvenu à repousser le démon Fadeur et fait montre, même lorsque ses lignes confinent à l’homélie, d’une maîtrise architecturale de la forme et du développement qui en fait de l’art, malgré leur sujet. « Meredith est un Browning de la prose, tout comme Browning, » écrivit Oscar Wilde.2 M. Bullen avait à l’évidence lu le psychologue-versificateur du dix-neuvième siècle avec soin, mais il était bien trop avisé pour le suivre dans les dédales les plus mornes de son aridité brute et de sa perversité ordinaire. Parmi les œuvres didactiques de notre auteur, on mentionnera d’abord « My Creed », « God’s Answer » et surtout le sonnet intitulé « God ».

La quatrième catégorie pourrait inclure un large corpus de vers amoureux composés sur une longue période, où les sentiments humains s’expriment par touches, merveilleusement émouvantes. Si elle est moins caractéristique que d’autres phases poétiques de M. Bullen, elle porte le sceau rare de l’intensité et de la sincérité, et prend parfois des accents de ballade presque élisabéthains. Citons notamment « Love’s Anguish », « The Quest » et « Pluck One Rose and Give to Me ».

Une cinquième catégorie, qui bien que mince mérite d’être distinguée, contient les poèmes guerriers de M. Bullen, animés du même feu lyrique que sa poésie amoureuse, qui atteint son apex en de brèves occurrences, comme dans « Reported Missing ». Plus maigre encore et absente de ce recueil, la sixième catégorie des vers de société s’illustre dans nombre d’astucieux acrostiches et de saillies métriques légères. Le septième et dernier groupe, qui n’est pas non plus représenté dans ces pages, rassemble les nombreuses productions humoristiques de M. Bullen, le plus souvent dans le jargon des champs pétrolifères canadiens qu’il connaissait si bien. Nous découvrons ici une polyvalence stupéfiante ; car si la poésie sérieuse de notre auteur exhale la délicatesse d’un Tennyson, ses productions comiques témoignent dans les mêmes proportions de l’aimable grotesquerie et de la robuste fantaisie d’un Dickens. Son humour, authentique et souvent ricaneur, n’avait rien de forcé ; chaleureux par essence, pratiquement épargné par la satire ou l’ironie. C’était, en somme, l’humour « sain » caractéristique du dix-neuvième siècle ; sa faute majeure — s’il en est une — consiste en une sorte d’extravagance pittoresque à laquelle étaient également enclins les plus grands bouffons victoriens.

La reconnaissance par le grand public des capacités poétiques de M. Bullen s’est faite graduellement, mais avec une réjouissante constance. Il est sorti victorieux de toutes sortes de concours littéraires, notamment ceux de la Philadelphia Society of Arts and Letters, de l’American Poetry Association, des United and National Amateur Press Associations et du Quill Club de London, dont il fut le délégué américain pendant des années. Il a signé des lignes et des strophes qui ne devraient jamais être oubliées et s’il avait vécu plus longtemps, il est prévisible qu’il se serait assoupli et aurait atteint une perfection technique qui lui aurait valu une place de choix parmi les maîtres actuels de son art. Les mérites de son œuvre pourraient démontrer, une nouvelle fois, la validité des principes conservateurs et de la vérité fondamentale selon laquelle le secret de l’art ne réside ni dans le thème ni dans la forme, mais dans le degré d’élégance, de sincérité et d’extase que l’artiste investit dans ses visions, quelles que soient son humeur et la direction qu’il prend. Claire et sans affectation, riche et sans excentricité, la meilleure poésie de M. Bullen pourrait être mise à profit par ceux qui luttent contre les engouements contemporains. Il nous montre par l’exemple que l’émerveillement n’est pas l’apanage des seuls pervers et que le sentiment esthétique véritable n’est pas réservé aux dénaturés frénétiques.

John Ravenor Bullen, fils aîné de M. et Mme N. R. H. Bullen né en 1886, fut élevé dans une demeure ancestrale de construction jacobéenne entourée de verdure à Bampton, dans l’Oxfordshire, en Angleterre ; une maison et un jardin d’une grande beauté qu’il a décrits avec force dans nombre de ses vers et dans le langoureux poème en prose « Ronevar’s Cottage ».

Ses premiers poèmes, écrits alors qu’il était écolier, présentent déjà le germe des qualités par lesquelles il se distingua ensuite. Au début de sa vie d’adulte, sa famille et lui émigrèrent à Petrolea, dans une région pétrolifère située dans l’ouest de l’Ontario, où il s’affirme comme un pionnier culturel et s’intéresse de plus en plus à l’activité littéraire en Amérique du Nord. Il a souffert toute sa vie d’une santé fragile, un état qu’il a vaillamment supporté et minimisé pour s’adonner avec plénitude à ses travaux intellectuels et esthétiques, et à des voyages judicieusement choisis dans les contrées les plus sauvages du Canada du sud. Auteur de prose autant que poète, il a signé de nombreuses critiques acerbes et au moins un roman inédit, une histoire d’amour rafraîchissante sur les anciennes voies maritimes et les trésors de pirate intitulée « From the Mouth of the Golden Toad ».3 Le présent recueil, avec son titre à la Shelley,4 était depuis longtemps dans les projets de M. Bullen ; le travail éditorial posthume s’est limité à des arrangements mineurs, en accord absolu avec les intentions connues de l’auteur.

Le 28 février 1927, M. Bullen succombait à une longue crise d’endocardite contractée après une méchante grippe. Son courage et son moral n’ont jamais faibli et sa mère a trouvé dans ce sonnet l’expression presque parfaite de ce cœur qui refusa jusqu’à son dernier battement de céder à l’ombre :

« Quand je mourrai, pour moi pas de triste chanson

Et qu’aucun hymne funèbre ne trouble l’air.

Que le noir désespoir épargne vos prières,

Ou vous tournerez ma foi en dérision.

J’ai aimé la fin du jour en toute saison,

Et le soir où je gagnerai le clair éther,

Je vous quitterai bienheureux, le cœur ouvert,

Moi qui ai pour la Terre et vous tant de passion !

Alors songez aux ravissements de chaque heure,

Aux livres et pensées qui furent nos trésors.

Laissez le souvenir vous rapprocher de moi ;

Car si ma chair gît, muette, parmi les fleurs,

Mon âme, aimante encore, prendra son essor

Vers l’Éternel Printemps, sur des ailes de joie. »

Le poète repose désormais sous une croix en marbre blanc, où sont gravés ces mots sublimes du frère poète-chanteur qu’il aimait tant, Rupert Brooke, qui expriment ce qu’ils ressentaient tous deux pour la terre puissante, antique et magnifique de leur naissance et de leurs rêves les plus profonds :

Si je meurs au loin, croyez qu’il y aura un arpent de terre

dans quelque champ étranger qui sera pour toujours l’ANGLETERRE.5


1 Publié dans Conservative numéro 13 (juillet 1923), p. 9–10.

2 Cet avis se trouve dans l’essai « The Critic as Artist » (Nineteenth Century, juillet 1890).

3 Cf. HPL, « Final Words » (1921), où il espère que « Messieurs Munday et Bullen auront l’immense charité de me faire parvenir le reste de leurs romans respectifs, dont la fin me plonge dans un état de surprise incommensurable » (CE5).

4 L’expression white fire, « feu blanc », figure trois fois chez Shelley, dans « Le Nuage » (l. 45), « Lettre à Maria Gisborne » (l. 70), et Prométhée délivré (1.432).

5 Rupert Brooke (1887–1915), “The Soldier” (1914), ll. 1–3. Traduction française collective revue par Nicole Vallée in Si je meurs… 1914 et autres poèmes, préface de Charles Ficat, Bartillat, 2003.



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