L’ANTIQUE SENTIER

H.P. Lovecraft, Nouvelle-Angleterre, livres anciens, photos antiques…


Je suis écrivain et relecteur par vocation

Lettre de candidature rédigée par H.P. Lovecraft en juillet 1924, quelques mois après son installation à New York avec sa femme Sonia Haft Greene. Une période difficile pour notre gentleman de Providence, il n’avait pas le sens du commerce et ses nombreuses tentatives pour trouver un travail dans le domaine de l’écriture ou de l’édition étaient déplorables. Cette lettre est tristement célèbre et a été commentée par un bon nombre de ses amis.

« Je crois qu’il est justifié de dire que c’étaient les lettres qu’un gentleman anglais temporairement à court d’argent aurait pu écrire dans l’espoir de trouver un filon profitable dans le monde des affaires d’autrefois. »

Rheinhart Kleiner (1892–1949)

1925 – Lovecraft se tenant devant le 169 Clinton Street à Brooklyn. Il a logé dans ce sinistre appartement, infesté de souris, de décembre 1924 à avril 1926.

Lettre de candidature
rédigée par
H.P. Lovecraft

Traduit de l’anglais par Alice Pétillot.
Source : H. P. Lovecraft: Miscellaneous Letters,
Hippocampus Press, 2022

Cher monsieur,

 Si solliciter un emploi sans y être invité semble insolite en cette époque de système, d’agences et de publicité, je veux croire que les circonstances de la présente en atténueront l’outrecuidance. Il s’agit ici de mettre en avant certaines aptitudes indubitablement monnayables ; ce faisant, il ne faudra céder à aucun conformisme, afin qu’elles parviennent à supplanter l’obsession moderne pour l’expérience commerciale, en vertu de laquelle les potentiels employeurs rejettent sans ménagement tout candidat qui ne se prévaudrait pas des compétences empiriques spécifiques à un secteur d’activité donné.

Cette idée qui voudrait qu’un homme, aussi cultivé et intelligent soit-il, ne saurait devenir rapidement efficace dans un domaine à peine différent du sien, peut paraître naïve ; pourtant les récents événements m’ont démontré sans doute possible combien cette superstition est répandue. Depuis que je me suis engagé, il y a deux mois, dans la quête d’un emploi qui serait en cohérence avec ma nature et mon éducation scolastique, j’ai répondu à une centaine d’annonces ou presque, sans avoir ne serait-ce qu’une opportunité de décrocher un entretien satisfaisant — & toujours, apparemment, parce que je ne pouvais pas faire état d’un emploi antérieur dans la subdivision industrielle précise où œuvrait l’entreprise approchée. Les voies conventionnelles n’ayant pas apporté les résultats escomptés, je tente, pour finir, l’approche agressive.

L’emploi que je recherche et que votre entreprise pourrait, je pense, prodiguer, requerrait les services d’un auteur, co-auteur, correcteur, réviseur, critique, correspondant, dactylographe ou toute autre compétence de cet acabit. Par ces lignes, j’entends faire montre d’aptitudes effectives et mûries, bien que je n’aie jamais été salarié par quiconque ; je suis cependant disposé, par respect pour la coutume et par nécessité, à débuter très modestement, et avec la faible rémunération que reçoivent usuellement les novices. Ce que je souhaite, c’est un pied à l’étrier ; ensuite je suis certain que mon travail parlera pour moi.

1925 – Lovecraft se tenant devant le 169 Clinton Street à Brooklyn.

Je suis écrivain et relecteur par vocation — je compose de la fiction, je rédige critiques et poésie, et je me prévaux d’une expérience exceptionnellement approfondie dans la fabrication de textes fluides et grammaticalement corrects sur des sujets imposés, ou dans la résolution des difficultés les plus complexes que posent une réécriture et une révision constructives, en prose et en vers. Pendant plus de sept ans, je me suis ainsi occupé de la quasi-totalité des écrits d’un auteur, éditeur et conférencier américain très réputé ; j’ai notamment retravaillé plusieurs livres et de nombreux poèmes qui ont par la suite remporté un succès critique conséquent. J’ai aussi édité et revu des livres pour d’autres auteurs et je peux, si vous le souhaitez, vous faire parvenir des échantillons de ces travaux, et d’autres de moindre importance — nouvelles publiées, critiques, publications d’associations éditées par mes soins, etc.

Le caractère inégal et incertain du travail indépendant est manifeste, et je suis aujourd’hui — m’étant marié et installé à New York — extrêmement désireux d’abandonner cette précarité au profit d’une relation salariée régulière et permanente avec une entreprise responsable, dans un secteur qui ne m’éloignerait pas trop de mon champ de compétence. Il me semble évident que je suis en mesure d’accomplir avec efficacité toute tâche ordinaire en rapport avec la composition et la rhétorique en langue anglaise, la créativité littéraire et la maîtrise des formes et pratiques typographiques. Si je manque d’expérience dans le secteur commercial précis qui vous occupe, je crois néanmoins que cette lacune est amplement compensée par ma capacité à rédiger un texte avec rapidité, vigueur, rigueur et fluidité, à partir d’ébauches, de notes ou de suggestions, qui met à profit une perception vive et sagace, un perfectionnisme orthographique, une minutie stylistique et un sens aigu des raffinements de la langue anglaise. Pour faire preuve de ces qualités, je suis prêt à me soumettre à tout type d’examen pratique, comme la rédaction d’un texte complet à partir des éléments ou des lignes directrices que  vous m’indiquerez, ou la relecture d’épreuves sous votre supervision, afin que vous constatiez la rapidité et l’exhaustivité de mon intervention.

J’ai trente-quatre ans et je suis de pure souche anglo-américaine protestante. Mon éducation, bien qu’elle n’ait pas impliqué de passage par l’université ou la connaissance des langues modernes que possède un traducteur professionnel, fut celle d’un gentleman ; elle a intégré tous les fondamentaux de la culture libérale, de la technique littéraire, d’une observation disciplinée et d’un conservatisme équilibré. Riche de ces talents — assez peu ordinaires — il ne fait aucun doute pour moi qu’une entreprise comme la vôtre saurait les employer, malgré la barrière factice que constitue mon inexpérience salariale. Les chevilles rondes trouvent des trous ronds, les chevilles carrées trouvent des trous carrés. De même, je veux croire qu’il existe quelque part, même si la quête est plus ardue, un trou qui corresponde à une cheville que la proverbiale métaphore pourrait qualifier de trapézoïdale !

Dans l’espoir — impudent ou non — que vous me ferez signe et me donnerez l’opportunité de faire valoir plus pleinement mes aptitudes, je vous prie d’agréer l’expression de mes salutations distinguées.

Votre dévoué,

H P L

Cette traduction est uniquement destinée à ce blog. Il est strictement interdit de copier ou de reproduire le matériel (textes ou images).



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