« Les inscriptions étaient en rouge, et utilisaient des caractères tantôt arabes, tantôt grecs, latins ou hébreux. Malone ne put déchiffrer la plupart d’entre elles, mais ce qu’il parvint à lire était cabalistique et d’assez mauvais augure. L’un des motifs les plus fréquemment répétés, rédigé dans une sorte de grec hellénistique hébraïsé, rappelait les pires évocations de démons de la décadence alexandrine :
HEL · HELOYM · SOTHER · EMMANVEL · SABAOTH · AGLA · TETRAGRAMMATON · AGYROS · OTHEOS · ISCHYROS · ATHANATOS · IEHOVA · VA · ADONAI · SADAY · HOMOVSION · MESSIAS · ESCHEREHEYE.
La profusion de cercles et de pentagrammes révélait sans doute possible les aspirations et croyances insolites de ceux qui menaient dans ces lieux une vie si sordide. »
L’Horreur de Red Hook, 1925
Traduit de l’anglais par Arnaud Demaegd

H.P. Lovecraft à Robert Hartley Michael, 8 juillet 1929
Traduit de l’anglais par Isabelle Barat, 2024
Cher Monsieur Michael,
[…]
Rien d’étonnant à ce que votre professeur de latin soit demeuré stupéfait devant cette incantation hébraïque-hellénique dans « Red Hook » puisqu’elle constitue un exemple flagrant d’illettrisme de la fin de l’antiquité ou bien du moyen-âge qui, à tout le moins en ce qui concerne la syntaxe, n’a fort probablement pas grand sens. E. B. Tylor, l’anthropologiste bien connu, appelle cela « une illustration du savoir magique à son (sic) stade le plus inférieur (1) ».
En 1925, quand j’ai écrit « Red Hook », j’avais dans l’idée que cette formule était d’origine Alexandrine. Des lectures ultérieures m’ont néanmoins amené à penser qu’elle datait plutôt du moyen-âge. Les cabalistes juifs l’ont, sans nul doute, les premiers utilisés, avant qu’en Europe les adeptes de la magie ne s’en emparent. Je ne suis en rien un érudit — ne possédant, malheureusement, qu’une connaissance limitée du Grec & aucune de l’Hébreu — & ne puis prétendre en offrir une traduction véritable. Je l’ai simplement recopiée telle quelle à partir d’un volume sur l’histoire de la magie (ne proposant, de celle-ci ou d’une autre, aucune traduction) & me suis efforcé de m’approcher au plus près du sens des termes principaux — m’appuyant, pour tout ce qui concernait les traditions populaires hébraïques, sur de lointains souvenirs de mon pauvre cours de grec ainsi que sur le dictionnaire biblique du Dr William Smith. Ce qui, approximativement, donne ceci :
« Ô SEIGNEUR Dieu de Délivrance ; Seigneur-Messager des Hôtes ; Vous êtes-dieu-tout-puissant-à-jamais ; Assemblage à quatre piliers selon les principes de la magie ; Et un, ensemble & en succession, oint ! »
Je n’entretiens toutefois aucune illusion quant à l’exactitude cette traduction puisque, ainsi que je l’ai dit, je ne suis pas très savant en la matière & que cette incantation est un exemple grossier d’une langue décadente saturée de fautes de grammaire & d’orthographe qui dérouterait même le plus érudit. La version en magazine comporte, je crois, quelques fautes d’impression mais voici comme il faut la lire :
HEL · HELOYM · SOTHER · EMMANUEL · SABAOTH · AGLA ·
TETRAGRAMMATON · AGYROS ·
OTHEOS · ISCHYROS · ATHANATOS · JEHOVA · VA · ADDONAI ·
SADAY · HOMOVSION · MESSIAS · ESCHEREHEYE
Si l’on prend les termes un par un :
Hel est, de toute évidence, issu de l’Hébreu el, signifiant Seigneur ou Dieu. Les traductions illettrées prennent souvent des libertés avec le H aspiré.
Heloym, de la même manière, est Elohim, en Hébreu, attaché à la divinité dans son sens le moins tribal & le plus général.
Sother est tout simplement du mauvais grec pour Soter, soit, Celui qui délivre.
Emmanuel est le mot Hébreu pour Dieu-avec-nous, habituellement appliqué à l’incarnation divine à venir telle qu’elle est prophétisée dans l’Ancien Testament & dont l’accomplissement est censé être le Christ.
Sabaoth est une forme hellénisée de l’Hébreu Tsebaoth, pour les hôtes que l’on retrouve dans les Écritures Saintes, comme dans le Seigneur Dieu des Hôtes. Nous avons là l’expression favorite des occultistes médiévaux & c’est probablement par leur intermédiaire qu’elle en vint à prendre le sens d’hôtes ou d’armées des esprits élémentaires. Je me suis souvent demandé si le terme sabbat (Sabbath des sorcières), que l’on appliquait aux effroyables orgies secrètes des disciples des cultes de sorcières, ne viendrait pas de là plutôt que de sabbath (jour de repos). Un mot signifiant hordes semblerait très certainement bien plus approprié aux rassemblements obscènes de Walpurgis & de Hallowe’en qu’un mot renvoyant à une période de repos hebdomadaire.
Agla se retrouve fréquemment chez les occultistes, gravé sur les baguettes & les lames des magiciens. Il est formé des premières lettres des mots composant en Hébreu la phrase « Vous êtes Dieu puissant à jamais. »
Tetragrammaton est un terme grec de conjuration magique que l’on représente à l’aide d’un certain diagramme cabalistique. Il est le symbole mystique des quatre éléments — air, eau, terre & feu & on l’utilise pour invoquer leurs esprits élémentaires — respectivement, les sylphes, les ondines, les gnomes & les salamandres. Il existe quatre diagrammes magiques généralement reconnus & que l’on retrouve de manière récurrente dans les rites occultes. Les trois autres étant le triangle (équilatéral), signe de la Trinité ou de la mystique tripartie des choses ; le triangle double ou Signe de Salomon, représentant le macrocosme ou l’univers en son Entier ; & enfin le tout-puissant pentagramme ou étoile à cinq branches, représentant l’étoile de Bethléem & la plus considérable de toutes les conjurations. Quand l’une de ses pointes est orientée vers le haut, le pentagramme est le signe du Christ & prête assistance à la Magie Blanche. Quand deux de ses pointes sont orientées vers le haut, il est le signe de Satan & l’allié des Magiciens Noirs. Mais je m’éloigne du sujet (2).
Agyros est le fruit, probablement, d’une faute d’orthographe sur le mot grec agris — une assemblée (3) tandis qu’Otheos est probablement celui d’une faute encore plus importante sur le mot grec Othneios, signifiant étrange.
Ischyros, c’est-à-dire puissant en grec, est écrit correctement.
Athanatos est correct, également, & signifie immortel en grec.
Jehova est la prononciation moderne courante de Yahweh en Hébreu, signifiant le dieu tribal suprême & redoutable dont le nom était trop impressionnant pour être prononcé, si ce n’est une fois l’an par un grand-prêtre.
Va ? J’abandonne. Je n’en puis entrevoir le moindre sens !
Adonai est une variante, en Hébreu, pour Yahweh — celle dont on usait communément puisqu’il était interdit de prononcer le vrai nom de dieu.
Saday est encore un de ces termes qui m’échappe, bien que je l’aie maintes fois remarqué dans nombre de formules anciennes que j’ai pu recopier à partir de différentes sources, avec l’idée de m’en servir pour ajouter une touche de couleur à des récits futurs.
Homousion est probablement une variante décadente ou alors un mot-composé comprenant le mot grec Homou — ensemble (4).
Messias, de l’Hébreu oint, est un terme couramment utilisé dans sa forme la plus commune, Messiah, pour désigner le Christ.
Eschereheye — voici de nouveau qui me tient en échec — je subodore que ce mot barbare a un lien avec le mot grec signifiant aligné ou en rang (5).
Je vous ai ici dit à peu près tout ce que je pouvais en dire ! L’ensemble, toutefois, impressionne tout autant, dans un récit, que s’il possédait un sens bien précis — ce dont, sans nul doute, il était investi par les naïfs sorciers & cabalistes des débuts du moyen-âge.
Quant à la Magie Noire — je crains bien n’être point l’expert que vous voyez en moi ! Dans le cadre de la fiction & en ce qui concerne l’horreur, je préfère de loin ce qui est original à toutes les fades retranscriptions du folklore tandis que ma connaissance des formules & pratiques médiévales véritables est tout à fait & abominablement fragmentaire. J’ai parcouru les traités, quelque peu arides & pompeux, de A. E. Waite & d’Eliphas Levi (6) mais je serais bien incapable de soutenir une discussion informelle traitant d’un thème présentant de si multiples facettes ! J’ai dans l’idée — un jour — de tenter de retracer quelques-uns des grands moments dans l’histoire des pratiques de la sorcellerie — quoiqu’un des ouvrages de Waite ou le traité beaucoup plus populaire du bien connu Sax Rohmer (« The Romance of Sorcery », 1914) vous en apprendrait probablement plus.
Cette traduction est uniquement destinée à ce blog. Il est strictement interdit de copier ou de reproduire le matériel (textes ou images).

(1) Pour « le » lire « son ». Encyclopaedia Britannica, s.v. « Magie », par Sir Edward Burnett Tylor (1832-1917), anthropologiste britannique, p. [15.203 in 1901 ed.]
(2) Initialement, « Tetragammon » faisait référence aux quatre lettres en Hébreu habituellement translittérées YHWH ou JHVH (Yahweh ou Jéhovah) pour représenter le nom de Dieu, selon les raisons qu’en donne HPL en dessous (voir Adonai)
(3) Le mot, en fait, est dérivé de aguris (lui-même une forme de agora, en dialecte éolique), c’est-à-dire « une assemblée, une foule »
(4) HPL est absolument dans l’erreur. Le terme signifie « de la même substance » et il est généralement considéré comme faisant référence à la croyance chrétienne orthodoxe en ce que Jésus Christ est de la même substance que Dieu.
(5) HPL semble faire référence au mot sheros (qui se rencontre uniquement au datif, sheroi, « aligné, l’un après l’autre, sans interruption, successivement ») mais il est fort peu probable que ce soit une définition correcte du mot dans cette incantation.
(6) Arthur Edward Waite (1857-1942), mystique et poète britannique né aux Etats-Unis et dont les écrits furent nombreux sur la magie et l’occultisme. Eliphas Lévi (pseudonyme d’Alphonse Louis Constant, 1810-1875), poète et occultiste français. HPL ne connaissait aucun des livres de ces auteurs mais Les mystères de la magie (1886 ; édition révisée en 1897), un recueil des écrits de Lévi sélectionnés et traduits par Waite, semble lui avoir été familier. De ce livre, HPL a tiré l’incantation utilisée dans Le cas de Charles Dexter Ward (1927).


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