«De façon générale, me semble-t-il, la posture qu’un écrivain adopte à l’égard de son propre travail dépend largement de la part de lui-même qu’il y engage. Lorsqu’un homme regorge de talents et sait s’accrocher à la vie par d’autres moyens que l’expression individuelle, il peut se permettre de prendre ses écrits à la légère. Si, en revanche, il se montre médiocre en toute autre activité, l’écriture prendra naturellement une place tentaculaire dans ses émotions. Elle constituera l’unique prise de cet homme sur la vie — à l’aune de laquelle il jaugera sa personnalité.
En conséquence, il aura souvent la sensation que seule l’intégrité de son expression lui donne le droit de vivre. Il mettra tous ses œufs dans le même panier, pour ainsi dire. Les atteintes aux fruits de ses efforts et aux principes qui les guident lui apparaîtront comme des atteintes à sa personnalité et à ses valeurs les plus intimes — aussi graves qu’un manquement à l’honneur ou au bon goût. Et pourquoi pas ?… puisqu’il s’agit là d’agressions contre ce qu’il respecte le plus. Vous semblez — comme le montre votre réaction aux histoires sérieuses de Derleth — n’éprouver que peu de sympathie pour ces personnes dont la vie évolue dans l’imaginaire plutôt que dans le monde extérieur, et pour lesquelles l’impondérable compte davantage que les actes et les phénomènes visibles. Ainsi, vous êtes sans doute un peu plus sévère que nécessaire à l’égard de ceux dont les scrupules et la sensibilité sont engendrés par ce type de complexion psychique. Or il y a la place, dans la vie comme dans la littérature, pour ces deux types — le rêveur sensible et l’homme d’action. La civilisation serait bien manichéenne et stérile s’ils ne coexistaient pas en proportions quasi égales.
Certaines cultures, bien sûr, pâtissent d’un déséquilibre déconcertant dans un sens ou dans l’autre —trop de rêveurs, par exemple, en Inde, et trop peu en Amérique. Je pense toutefois que l’attitude idéale consiste pour l’un et l’autre à « vivre et laisser vivre ». Je tâche toujours de considérer les valeurs des faiseurs avec équité, même si d’instinct ma sympathie élective va aux rêveurs. De fait, personne ne respecte plus les exploits des faiseurs que moi. Ce que je méprise vraiment, c’est quand la soif de profit matériel dépasse les exigences d’une vie décente. D’un autre côté, je hais les esthètes fats et poseurs qui considèrent que posséder une sensibilité artistique ou s’adonner à des activités artistiques les distingue du reste de l’humanité et les autorise à adopter un accoutrement, une pilosité, ou un code de conduite distincts. Je les hais tout autant l’un que l’autre —le pseudo-Padarewski languissant en cravate nouée à la Windsor et l’aliboron « pragmatique » qui se fiche de ce qu’il fait tant qu’il est payé. Chacun à un extrême, ni l’un ni l’autre ne me semble concevoir avec justesse le principe esthétique et son rapport normal avec la vie.»
H.P. Lovecraft à E.H. Price, le 20 décembre 1932
Traduit de l’anglais par Alice Pétillot.
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