« Je suis ravi que l’occasion me soit donnée de d’évoquer, ne serait-ce que succinctement, l’artiste que fut John Martin — ce que je n’aurais pu faire avant 1922, lorsque notre ami commun M. Loveman eut la généreuse attention de m’indiquer son existence. Sur ses conseils, j’allai voir des gravures de son œuvre à la New York Public Library.

Une, en particulier, me captiva par sa puissance obscure, sa majesté rugissante, surnaturelle, cataclysmique jusqu’à l’apocalypse. Elle me sembla détenir l’essence-même du mystère cosmique, nonobstant le peu d’estime que les artistes et critiques servilement urbains de son époque exprimèrent à l’égard de son travail. Bien que les gravures de la Public Library — de relativement petite taille et qui ne furent pas tracées de sa main — échouent à lui rendre pleinement justice, elles me firent forte impression. Trois ans plus tard, j’eus le grand plaisir d’admirer certaines de ses très belles planches originales aux thématiques fascinantes dans la réserve d’un libraire de ma connaissance. Je l’ai mentionné plusieurs fois dans mes histoires (1) , tant il constitue un ancrage de mon imagination fantastique, même si je n’ai jamais mené de recherches approfondies à son sujet.[…]

Pour résumer, je dirais que l’œuvre de Martin se caractérise par son recours à la suggestion de vastes espaces, à la colossale architecture antique, et par sa maîtrise démoniaque des sources de lumière, évanescentes et subtiles dans une noirceur étouffante — la vorace obscurité du néant extérieur, dont le fluctus decumanus palpite si fort contre les frêles digues de notre petit monde de clarté. L’effet le plus typique de Martin est la représentation d’une ville ou d’un mirage de ville aux airs de distante Babylone, que submerge une lumière surnaturelle et terrible — une esthétique formelle qui exerce sur mon imagination personnelle une attraction si puissante que je suis peut-être enclin à gratifier l’artiste d’une évaluation par trop généreuse. À mon sens, il fait sans l’ombre d’un doute partie des quelques géants prééminents de la Fantasy picturale. […]
Il est épouvantable, assurément, que l’œuvre de Martin ne soit nulle part accessible au public, mais tel est le destin de bien des créations étranges et magnifiques. Si une sélection de ses planches devait un jour être mise en vente à un prix raisonnable, je serai parmi les premiers à céder à la tentation. »
H.P. Lovecraft à Vincent Starrett, le 10 janvier 1928
Traduit de l’anglais par Alice Pétillot
(1) Curieusement, les histoires de Lovecraft ne comportent aucune référence à John Martin, quand elles mentionnent d’autres artistes de l’étrange — Goya, Sime, Doré, Angarola, Beardsley. Cet artiste semble pourtant avoir particulièrement inspiré Lovecraft, autant que sa découverte des gravures sur bois de Gustave Doré : « Martin a illustré Milton — bien mieux que ne le fit ensuite Doré, à mon avis. »







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