L’ANTIQUE SENTIER

H.P. Lovecraft, Nouvelle-Angleterre, livres anciens, photos antiques…


La décadence de Red Hook

« Malone était heureux de n’avoir pas partagé le secret des circonstances dans lesquelles un guerrier intrépide avait été réduit à l’état de malade névrosé vivant dans la peur ; heureux aussi de n’avoir rien dit sur ce qui avait transformé des vieux taudis de brique et des mers de visages basanés et de regards de serpent en images de cauchemar, sinistres anticipations d’un autre monde. Ce n’était pas la première fois que ses sensations avaient dû rester inexpliquées, car sa descente dans l’abysse polyglotte des bas-fonds de New York n’était-elle pas une lubie parfaitement insensée ? »

H.P. Lovecraft
Horreur à Red Hook, 1925
Traduit de l’anglais par Philippe Jaworski
H.P. Lovecraft : Récits
Bibliothèque de la Pléiade

H.P. Lovecraft à Bernard Austin Dwyer, le 26 mars 1927

Traduit de l’anglais par Alice Pétillot, 2024

« Laissez-moi vous remercier infiniment pour le copieux compte-rendu sur la décadence de Red Hook que vous avez eu la gentillesse de m’envoyer, et qui m’a intéressé au plus haut point, ayant observé de près cette zone en 1925. Comme vous le verrez dans le document que je joins à ce courrier, cette étude plus récente a joui d’un certain écho dans les journaux de Providence — j’avais d’ailleurs mis de côté cette coupure pour vous l’envoyer, accompagnée d’un message triomphant et teinté, je l’admets, d’une certaine arrogance… Aha ! Vous voyez que le vieux père avait raison : Red Hook est bel et bien une antre de sournoiserie furtive et d’horreur satanique !

J’aimerais beaucoup jeter un œil aux futurs articles sur les bandes particulières que vous évoquez — car j’ai certainement dû croiser personnellement certains de ces survivants de tribus primitives tandis qu’ils se traînaient de cafétéria en cafétéria dans les tréfonds crasseux de Court Street, derrière Borough Hall. Je me souviens fort bien de cette soirée au Tiffany, où des hommes en civil sont entrés et ont fouillé un groupe de jeunes brutes en quête d’armes à feu ! Ils ont tous levé les mains comme par instinct — il semblait évident que ces jeunes gens aguerris étaient très au fait des techniques inquisitrices des forces de l’ordre. Et puis cette conversation inoubliable que j’ai surprise au Johnson’s Coffee-Pot entre des cochers qui partageaient en badinant leurs souvenirs du bon vieux temps à Blackwell’s Island et Sing-Sing ; ils juraient que les inconvénients de ces lieux n’étaient que grossière exagération et allèrent jusqu’à en vanter la cuisine, affichant ainsi un mépris éhonté pour celle de leur hôte — c’était en effet faire preuve d’un odieux manque de tact que d’émettre à haute voix une comparaison si indélicate en présence du sensible Athénien qui se tenait derrière le buffet, tout luisant des glorieuses splendeurs de l’antique Graisse. Ah ! Je crois que je vais devoir m’aventurer dans le style autobiographique et rédiger un tome piquant sur « Mon années dans les taudis » ! Alors qu’approche l’anniversaire de ma délivrance[1], cette péripétie commence à m’amuser et je parviens à y discerner l’éclat d’un véritable roman.

Paru quelques mois après l’emménagement de Lovecraft au 169 Clinton Street, cet article de Konrad Bercovici décrit le quartier syrien autour de Brooklyn Heights sur plus de dix pages :

« Pour qui débarque fraîchement d’Occident, parcourir le quartier syrien a tout d’un voyage dans un pays de rêve. Comme si un moyen de transport d’une fantaisie absolue avait soudain été inventé, qui permette de se rendre à volonté, en quelques minutes, de l’autre côté de l’océan, dans les lointains faubourgs qui s’étirent autour de Damas […] Des passages obscurs et misérables mènent à des masures plus sordides encore, que le soleil n’atteint jamais. Chats et chiens se disputent les cours intérieures pavées qu’ils conquièrent tour à tour. Ainsi aperçues depuis l’entrée de ces goulets, cours et bâtisses offrent une perspective peu engageante. Les deux trottoirs sont bordés de boutiques dont les vitrines exposent pléthore de produits orientaux : de longs narguilés au tuyau d’ambre — l’attirail favori du fumeur oriental —, de lourds instruments de musique dont la panse bombée rappelle la mandoline et, dans des bocaux transparents, des racines et des fruits séchés de toutes sortes, dont nul ne sait d’où ils viennent où à quel usage ils sont destinés. »

Mon appréhension de Red Hook ne se fonde pas sur des détails que j’aurais soigneusement étudiés, mais sur des observations plus impressionnistes, fragmentaires, et sur des bribes entendues que le fil de l’imagination noue entre elles —et pourtant, c’est une connaissance de première main. J’ai vu de mes propres yeux ces gangs qui traînaient près de Borough Hall et il aurait fallu que je sois aveugle pour ne pas remarquer la dégénérescence grossière des physionomies — un genre de décadence généralisée et d’insolence effrontée particulier à cette zone, et si caractéristique qu’il gommait presque les marques de la race pour conférer un masque sinistre commun à chacun, nordique ou oriental. Je n’avais alors jamais connu et je n’ai jamais rencontré depuis un tel idiome et de telles manières. Les entendre la nuit par les fenêtres ouvertes, hurler au loin comme des loups sous une lune spectrale, ou crachant leur souffle répugnant dans des harmonicas patinés par des mélodies et des paroles sans doute droit sorties de la mine, c’était opérer une sorte de plongée spirituelle dans des gouffres sous-jacents d’horreur qu’un simple passage dans le quartier ne saurait engendrer. Mon poste d’observation, à l’angle de State Street et Clinton Street, se trouvait bien sûr en marge des pires venelles, mais j’ai exploré plusieurs fois à pied les abords du front de mer, qui m’ont permis d’acquérir une très juste perception visuelle et auditive de ce cloaque, jusque dans ses extrêmes.

Cet espace tentaculaire était imprégné d’un silence hostile, d’une tension dramatique palpable ; une hideuse substance, homogène dans sa putrescence, semblait se répandre de toutes parts comme une menace, dissolvant la ligne de démarcation entre les diverses colonies nationales et zones architecturales — entre les manoirs croulants d’une aristocratie disparue et les cahutes miteuses des taudis autochtones. Clinton Street n’est qu’abomination masquée et pourriture calfeutrée. Elle possède encore sa noble ligne d’horizon de jolis toits anciens et de flèches d’églises, dont le soleil couchant restaure le charme immaculé. Par le prisme charitable du crépuscule, certains carrefours sont même plaisants. C’est ce qui me trompa si totalement les soirs d’hiver où je courus le quartier en quête d’un appartement spacieux et peu cher. Nous ne sommes pas ici à Red Hook à proprement parler, mais cette portion qui s’étend au-delà d’Atlantic Avenue en direction du fleuve possède quelques maisons de brique pittoresques, très modestes mais charmantes autrefois. Sans surprise, les quais ressemblent à tous les autres, (ceux de Providence, merveilleusement anciens, sordides, malsains et fascinants, foisonnent de souvenirs du commerce ancestral avec les Indes), tandis que la portion de Gowanus, près du canal, où la ville en expansion a pris le pas sur un ancien village hollandais, a toujours été « dure », avec ses usines, ses entrepôts et ses barges. Gowanus exhale une sorte de fierté digne, rustaude et rancunière qu’on ne trouve pas dans d’autres bas-fonds ; parce qu’elle a jusqu’à présent résisté à l’étranger (qui prise peu le labeur physique intense et les aventures en mer) et préservé une virilité aux yeux bleus et aux cheveux filasses, aux accents rauques et aux oreilles en chou-fleur. Elle a vu grandir Terry McGovern[2], et qu’J’ésus m’garde, l’a pas bien changé d’puis c’bon vieux temps ! Les canaris d’là-bas chantent dans l’grave et la faune locale, elle rase ses mâchoires bleues et prognathes avec des chalumeaux à gazoline. C’est pas un endroit où s’balader avec sa canne de monsieur, à moins d’chercher la morgue, voyez ?

Parce que la zone n’a eu droit à aucun programme de construction ambitieux, de nombreuses fermes préurbaines subsistent, notamment un beau spécimen à bardeaux dans Clinton Street, aujourd’hui occupé par une association caritative – un jardin d’enfants, une crèche, ou quelque chose du genre. Entre Court et Clinton, dans ces parages où l’on peut considérer que la véritable Brooklyn se fond dans Gowanus, il est encore certaines artères merveilleuses et croupissantes où les maisons arborent de belles cours clôturées de fer forgé, avec de vagues carrés d’herbe moisie et des pots rouillés et cassés. Ces lieux sont numérotés — First Place, Second Place, etc. De l’autre côté de Court Street, environ à cette hauteur, se trouve l’étendue galeuse et déprimante de Carroll Park. Ah, comme tout cela se teinte de couleur et de mystère, rétrospectivement ! Car cette misère criarde n’était pas dépourvue d’une certaine beauté, sardonique, baudelairienne ; elle incarnait une croissance naturelle et strictement locale, avec cette part d’adaptation de la vie à l’environnement qui forge un caractère authentique. C’était une étude de genre — et un jour un véritable artiste en saisira l’esprit de manière plus douce et plus efficace que je n’ai su le faire dans mon hymne aussi bref que haineux — rédigé alors que je m’y trouvais encore, et que je subissais donc l’effet de cette perspective spatiale et chronologique. Je crois que je pourrais mieux écrire sur ces lieux aujourd’hui que je ne l’ai fait à l’époque. Et mon intention est d’écrire sur un versant particulier de mon séjour, en tissant une sorte d’épopée horrifique sur le brownstone délabré où je logeais. Je n’avais aucune expérience de la recherche locative et j’ignorais tout de la géographie sociale du vieux Brooklyn. Tous les informateurs auxquels j’ai pu recourir étaient de vieux Brooklynois qui vivaient dans le rêve d’un Brooklyn à jamais disparu, et leur vision des changements récents était suffisamment floue pour accréditer leur aveugle clémence. Clinton Street avait bonne réputation (dans la psychologie de 1880 !) et quelques vieilles familles s’y accrochaient encore. (Mon voisin de palier était le relativement célèbre Dr. Love, sénateur et rapporteur du fameux projet de loi sur les « lectures saines », le « Clean Books bill”, à Albany[3]. Il y vit toujours — à l’évidence inconscient du délabrement ambiant, ou immunisé contre lui, bien que son pâté de maison — une sorte de « Galen Row » — soit rempli de docteurs syriens). Des amis de ma tante vivaient dans Schermerhorn Street, et les aimables tours gothiques de l’église Ste Anne[4] semblaient promettre une paisible beauté de vieux monde. J’avais aussi des amis à Columbia Heights, qui me semblait encore convenir. J’aurais aimé que ces personnes soient suffisamment conscientes des faits pour me parler de la frontière que marque Joralemon Street. Tout ce qui se trouve au-delà, comme je ne tardai pas à l’apprendre, sombre vers l’Enfer, alors qu’au nord de cette ligne fatale le quartier semble tenir bon, voire s’élever. Au cours des derniers mois, j’en suis venu à aimer cette bonne vieille Joralemon comme un genre d’avant-poste de la civilisation. Je détestais m’éloigner d’elle quand je regagnais mon logement, comme un ermite au désert déteste quitter l’ultime oasis, et je me réjouissais de l’apercevoir quand j’en approchais.

Brooklyn: Joralemon Street – Clinton Street, 1930

Au début, je ne savais rien de ces subtilités, et j’ai pris cette grande chambre avec ses deux alcôves plutôt pratiques par une fraîche soirée de décembre ; la neige et le silence voilaient la crasse, les cloches de Sainte-Anne sonnaient, me dis-je, un chant de bienvenue et une jeune faucille de lune frémissait sur l’eau où se reflétaient les étoiles et glissait par les ruelles désuètes et pentues. J’aurais naturellement décliné un logement qui aurait exhalé une quelconque vulgarité, mais là encore des conditions inhabituelles ont conspiré pour me tromper. Je pense encore que seul un devin ou un prophète aurait su esquiver cette erreur et que la maison était encore, peut-être même très peu de temps auparavant, de la qualité que je recherchais. Je pense que sa déchéance venait de s’enclencher, en raison de l’expansion de la frange syrienne (dont je ne soupçonnais alors pas l’existence) au-delà d’Atlantic Avenue. L’homme qui occupait ma chambre avant moi était professeur à l’Université de New York et il y avait encore dans la maison un merveilleux jeune homme avec lequel j’avais des connaissances communes à Providence. La propriétaire était une dame à l’allure distinguée, dont les deux fils étaient des jeunes gens séduisants, et dont l’accent britannique authentifia dans mon esprit ses récits sur le plus glorieux passé des lieux, et me convainquirent qu’elle était, comme elle le racontait, la fille d’un vicaire anglican cultivé d’Irlande, éduquée dans une école privée anglaise. Pauvre Madame Burns ! Je n’ai compris que plus tard quelle mégère et quelle piètre ménagère elle était, sa vigilance avare à l’égard de l’éclairage, son absence coupable de vigilance lorsqu’il s’agissait des réparations à entreprendre et sa téméraire indifférence concernant la catégorie de locataires qu’elle admettait ! Je pense que sa décadence a été progressive — sans doute voulait-elle de bons locataires, car elle sembla sincèrement impressionnée par l’éducation traditionnelle que mes livres, mes meubles et mes affaires personnelles semblaient induire, jurant qu’ils éveillaient en elle le souvenir nostalgique de son enfance au presbytère, en Irlande. Puis elle a dû cesser d’exiger des références, quand il est devenu de plus en plus difficile de remplir la maison de gens de bonne extraction en raison du déclin du quartier. Le désenchantement n’a pas tardé, tonitruant ! Des voix me parvinrent de la chambre voisine — et quelles voix ! La pauvre Madame Burns s’excusa bien sûr pour ces hôtes particuliers, dont elle affirma être impatiente de se débarrasser. Mais quand je commençai à croiser dans les couloirs les autres types anthropologiques qui logeaient là, mon cynisme se mit à croître. Des amis venus en visite, mieux informés que moi des us et coutumes de Brooklyn, car je n’avais jusqu’alors connu que la portion paisible de Flatbush, furent plus prompts que moi à comprendre dans quel trou misérable je m’étais fourré. Ils m’en firent part, mais j’étais alors tout à fait installé et mes finances désastreuses m’empêchaient d’envisager un nouveau déménagement.

De toute ma vie, je n’avais alors déménagé que deux fois, et j’avais établi là mon campement, parmi tous mes effets — car ma vie domestique est si routinière que je ne pourrais vivre nulle part sans être entouré de mes propres objets — les meubles que je connais depuis l’enfance, les livres que mes ancêtres ont lus et les tableaux que ma mère, ma grand-mère et ma tante ont peints. La présence de toutes ces choses à l’orée de Red Hook était presque drolatique (même si le Dr Love lui aussi, de l’autre côté de la rue, était indubitablement cerné de biens héréditaires choyés) et il n’était pas rare que mes visiteurs émettent des commentaires sur la transition virtuelle entre deux mondes que représentait le simple fait de franchir le seuil de ma porte. Dehors, Red Hook. Dedans, Providence, Rhode Island ! Car j’ai toujours recréé Providence, où que je sois, et il faut que cela dure toujours. C’est la leçon précieuse que j’ai tirée de ma stupide expérience métropolitaine — elle m’a appris à ne plus séparer la Providence spirituelle de la Providence géographique.

1925 – Lovecraft se tenant au 169 Clinton Street à Brooklyn

Au départ, pourtant, je me suis fait des illusions. De façon assez comique, j’ai même persuadé un ami — George Kirk, auparavant à Cleveland —de prendre la chambre au-dessus de la mienne et pendant quelques mois nous nous sommes amusés à communiquer en télégraphiant sur les conduits d’évacuation de fumée — car on se laisse vite aller à des manières rustres dans un milieu de rustres. Kirk n’a aucun sens de l’ordre (attendez de voir sa librairie, le Chelsea Bookshop, sur la 15e rue Ouest ! Mais peut-être sa nouvelle épouse[5] — la cinquième — aura-t-elle nettoyé cette écurie d’Augias d’ici à ce que vous rencontriez la bande) et supporta la situation sans se plaindre jusqu’en mai, date à laquelle, ayant moins de biens non transportables que moi, il s’installa dans la gaie Manhattan. Lesté comme je l’étais, je restai, et c’est ainsi que je découvris ce monde misérable que peu d’hommes blancs ont connu. Les bruits dans le couloir ! Les souris dans les cloisons ! Les relents furtifs d’horreur intangible venus de sphères et de cycles hors du temps… Un Syrien a occupé la chambre voisine de la mienne ; il jouait des mélopées fantasmagoriques, gémissantes et monotones sur une étrange cornemuse, qui généraient en moi des songes macabres, des rêves incroyables de cryptes creusées dans les souterrains de Bagdad et de couloirs sans fin dignes d’Iblis rampant sous les ruines maudites d’Istakhr baignées de lune. Je n’ai jamais vu cet homme, et ce privilège qui fut le mien de pouvoir l’imaginer sous quelque forme que je choisisse apportait de l’éclat à ses étranges cacophonies pneumatiques. Dans mes visions, il portait toujours un turban et une longue robe de soie pâle et son œil droit avait été arraché… parce qu’une nuit il avait regardé une tombe qu’aucun œil ne peut voir sans périr. À dire vrai, je n’ai jamais vu de mes yeux la plupart de mes colocataires. J’ai seulement entendu leurs bruits répugnants et entraperçu, dans le hall d’entrée, leurs faces dégénérées et malveillantes. Je vivais au-dessus d’un vieux Turc qui recevait des courriers arborant des timbres outranciers du Levant. Alexander D. Messayeh[6] — Messayeh, voilà bien un patronyme des Mille-et-une Nuits ! Quant au prénom, il me semble indiquer du sang grec. Cette engeance proche-orientale s’est irrémédiablement abâtardie, et se revendique en général de l’Église orthodoxe grecque. Et puis je trouvais des lambeaux de vieux documents rédigés en arabe dans toute la maison ! Parfois, quand je sortais au coucher du soleil, je me racontais que des minarets dorés scintillaient en lieu et place des flèches d’église à l’horizon incandescent ! « Nous prenons la route de l’or vers Samarcande ! »[7]

Mon tailleur était un Syrien prénommé Habib, et au coin de la rue, sur Atlantic Avenue, des échoppes syriennes vendaient d’étranges produits et marchandises. Un jour, Kirk et moi nous sommes rendus au Cairo Garden, où de subtiles fumées d’encens convoquaient le mirage de coupoles en grappes et de portes d’albâtre monumentales, et des ménestrels adipeux et basanés jouaient des airs vides de sens sur des luths orientaux tandis qu’un « café » ténébreux et imbuvable (je me fie pour édicter ce jugement à mon intime conviction et non à l’analyse ou à la preuve) était servi dans de curieuses tasses privées d’anses. Mon cadre de vie était donc des plus déconcertants, à un point qu’aucune de mes connaissances n’a pour l’instant égalé — même si notre vénérable collègue McNeil (auteur de livres destinés aux garçons) vivait à l’époque dans les scandaleux taudis de Hell’s Kitchen, (autour de la 49e rue Ouest, à Manhattan — un bas-quartier sauvage mais plutôt terne, sans mystère ni vestiges d’une quelconque grandeur déchue) et Vrest Orton fait actuellement l’expérience de subsister dans un foyer de travailleurs du chaotique quartier italien (bien loin cependant des splendeurs florentines) de la 105e rue Est. La tonalité dominante de ce décor — maison, quartier et commerces — était une décrépitude détestable et insidieuse, juste assez masquée par les reliquats d’une splendeur et d’une majesté révolues pour susciter la terreur, le mystère et la fascination induite par la reptation du déclin dans cette torpeur sale, si statique et prosaïque.

J’ai échafaudé l’idée que la maison de grès rouge était une entité malveillante et sensible, une créature morte et vampirique qui aspirait quelque chose des personnes qui l’habitaient et implantait en elles le germe d’une expansion psychique intangible et atroce. Chaque porte close semblait dissimuler quelque crime à venir, ou des blasphèmes trop abyssaux pour être qualifiés de crimes selon la nomenclature rudimentaire et superficielle de la Terre. Je n’ai jamais tout à fait maîtrisé la topographie exacte de cette immense maison morcelée. Je savais comment gagner ma chambre, celle de Kirk quand il était là, et les appartements de la propriétaire lorsque j’allais y payer mon loyer ou demander du chauffage, en vain, jusqu’à ce que j’achète mon propre poêle à pétrole ; mais il y avait des ailes et des couloirs que je n’ai jamais foulés, des portes donnant sur des vestibules et des escaliers de service que je n’ai jamais vues s’ouvrir. Je sais que l’immeuble comptait aussi des pièces aveugles dans les étages, et j’étais libre d’imaginer ce qu’il pouvait cacher dans ses caves. Il régnait dans cette maison une obscurité pesante comme un secret — qui décourageait subtilement toute velléité de dialogue à voix haute et il arrivait de sentir dans l’air ambiant des miasmes presque tangibles. Les vastes pièces, hautes de plafond, évoquaient la grandeur croulante des mausolées, et la nuit, dans les grandes salles, on y regardait à deux fois pour s’assurer que les immenses pilastres corinthiens blancs n’avaient pas bougé, juste un peu. Quelque chose de malsain, quelque chose de furtif, quelque chose d’énorme et de souterrain, alangui dans un sommeil ignoble — telle était l’âme du 169 Clinton Street, en lisière de Red Hook, et c’est dans l’angle nord-ouest de ma vaste chambre que « The Horror » fut écrit. Voilà presque un an que je l’ai quittée sans un pincement au cœur, pour rentrer chez moi, dans l’ancienne, propre et blanche Nouvelle-Angleterre qui m’a vu grandir et dont les collines, les bois et les clochers sont la nourriture et le carburant de mon âme — et au fil de cette année écoulée, le cadre sordide du vieux Brooklyn est devenu de moins en moins outrageant et horrifique et de plus en plus grotesque, confinant même à la fascinante légende. Le froissement d’orgueil que je ressentais à l’idée d’avoir vécu en un tel lieu cède peu à peu la place à une rêverie où je ne suis plus bien sûr d’y avoir jamais été — l’épisode devient un conte narré à la troisième personne et la réalité se pare de l’étincelant manteau du mythe. Avec le recul, je suis presque heureux de cette mésaventure, car elle a apporté une touche de couleur à une vie par ailleurs banale, conventionnelle et sans aléa, et m’a permis de mieux apprécier les chapitres décrivant des taudis dans nombres d’œuvres majeures de la littérature — au premier rang desquelles les tomes autobiographiques de Machen, dans lesquels ce rêveur raconte son combat contre la misère à Londres à la fin de l’époque victorienne. J’écrirai certainement un jour sur le 169 Clinton Street, et ce récit sera de nature à glacer le sang de son lecteur. Et si, quelque part dans le vaste monde, il éclaire le regard des deux jeunes hommes qui ont volé mes vêtements dans leur alcôve, ils pourront remercier Mercure (saint patron des voleurs), d’avoir été sauvés à temps du péril que je décrirai et pourront, en guise d’offrande rédemptrice, restituer ce qu’ils m’ont pris — auquel cas j’ose espérer qu’ils ajouteront une somme d’argent pour compenser l’usure des vêtements depuis mai 1925 !»


[1] HPL est revenu de New York à Providence en train le 17 avril 1926.

[2] Terry McGovern (1880-1918), boxeur américain né de parents irlandais. Il a détenu un temps à la fois le titre de champion de monde poids coq et poids plume. Il a surtout vécu à Brooklyn.

[3] William Lathrop Love (1872-?), médecin américain, sénateur du 8e district de l’État de New York (1923–1932) et rédacteur en chef adjoint du North American Journal of Homoeopathy. Il a peut-être inspiré le Dr. Muñoz de « Cool Air ».

[4] En réalité l’église catholique Sainte-Anne (1860), au 251 Front Street, à l’angle de Gold Street, Brooklyn. Le bâtiment a été rasé en 1992.

[5] Lucile Dvorak (1898-1994), que Kirk épousa le 5 mars 1927. Pour des extraits plus longs des lettres de Kirk à Lucile, où il évoque HPL et d’autres membres du Kalem Club, voir « The Kalem Letters of George Kirk, » dans Lovecraft’s New York Circle: The Kalem Club, 1924–1927, édité par Mara Kirk Hart et S. T. Joshi (New York: Hippocampus Press, 2006), p. 19-116.

[6] Alexander D. Messayeh (1875?-?)

[7] Phrase extraite du Hassan de James Elroy Flecker (1922).



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