L’ANTIQUE SENTIER

H.P. Lovecraft, Nouvelle-Angleterre, livres anciens, photos antiques…


Je suis un ermite complet que par hasard

Donald Wandrei, H.P. Lovecraft et Frank Belknap Long à New York, le 7 janvier 1934

« Je suis un ermite complet que par hasard — tout simplement parce que je ne croise pas régulièrement des gars qui ont des choses à raconter. Si j’habitais là où ils vivent — ce qui a été le cas à l’époque où je demeurais plus ou moins dans votre coin si urbain — j’en croiserais très régulièrement.[…]

Vous vous méprenez sur mon égoïsme, qui n’a rien d’hypocrite, & mon individualisme. Ce que vous appelez mon « isolement » n‘est que mon insistance à considérer comme absentes de la réalité cosmique un certain nombre de conceptions mythiques de liens sentimentaux et obligatoires qui n’ont pas d’autre source que la tradition primitive. Je refuse tout simplement de gober des poses émotionnelles sans rime ni raison ni connotations adultes et anthropologiques. Je ne suis pas plus isolé que qui que ce soit, si ce n’est par le fait qui n’est dû qu’au hasard de ne pas rencontrer souvent d’amis dans le lieu où je vis. Mais je refuse tout bonnement de m’intéresser une seconde à de vagues suppositions quant aux éléments mystiques des relations humaines sans lien avec les réalités d’une personnalité compatible — liens mystiques qui n’ont d’existence que dans l’idéologie absurde et sentimentale de l’ignorance des primitifs & l’hypocrisie victorienne. Je me reconnais comme l’une des entités organiques de cette planète, guère éloignées les unes des autres & me rends compte que ma satisfaction mentale dépend grandement de mon ajustement imaginatif au modèle formé par l’histoire et les coutumes de mon groupe.

Cela vous paraît, monsieur, relever de l’isolement excentrique ? Rule Britannia ! Dieu sauve le Roi ! Ma seule différence avec vous, en l’occurrence, est que j’envisage ces circonstances hors de leur contexte traditionnel & ne permets pas aux conditions de mon lien-modèle à m’imposer le joug d’inhibitions mentales inexistantes et quasi-rituelles — ces choses que vous appelez obligations. Je reconnais toutes les obligations authentiques — c’est-à-dire que je respecte un régime qui a pour but d’assurer (ou du moins de ne pas empêcher) la survie du modèle promouvant mon plaisir. Mais je refuse de me conduire comme cet enfant qui court dans tous les sens avec un tout petit balai en criant « Je veux aider maman à balayer ! », c’est-à-dire que je refuse de me donner la force de m’imaginer en facteur actif, conscient et nécessaire dans la dérive de notre unité de culture, automatique et déterministe. Je me débarrasse de toutes les fanfreluches féériques et confronte les faits réels : l’automatisme essentiel de l’individu, son insignifiance volitionnelle — me contentant de « jouer mon rôle dans la civilisation », comme tout le monde, en vivant selon ma propre personnalité & à ma manière. Si cette manière me conduisait à l’administration publique, comme c’est le cas pour bien des gens, j’irai. À chacun ses goûts. Mais je ne me donnerai pas des airs de ce que je ne suis pas ! »

H.P. Lovecraft à James F. Morton, le 18 janvier 1931

Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel.

H.P. Lovecraft, Charles W. Heins et W. Paul Cook à Boston, le 5 juillet 1921



Laisser un commentaire