L’ANTIQUE SENTIER

H.P. Lovecraft, Nouvelle-Angleterre, livres anciens, photos antiques…


C’était dans les jardins pâles de Zaïs

Illustration de R. G. Mathews, 1900 – Collection de l’Antique Sentier

Le poème Nathicana a été publié au printemps de l’année 1927 dans le dernier numéro de The Vagrant de W. Paul Cook. C’était censé être une parodie des poèmes d’Edgar Allan Poe, caractérisés par leurs répétitions sonores.

« Nathicana est un poème qui semble manquer son intention. C’est une rare et étrange curiosité littéraire, une satire trop aboutie, si bien qu’au lieu de parodier l’original, elle lui devient l’égale. »

Donald Wandrei à H.P. Lovecraft, le 12 août 1927

NATHICANA
Par
H. P. Lovecraft & Alfred Galpin

Traduit de l’anglais par Jean-alain Moens Puyaubert

C’était dans les jardins pâles de Zaïs,

Les jardins enveloppés de brume de Zaïs,

Où le néphaloté blanc fleurit,

Le héraut fragrant de minuit.

Ici dorment les lacs de cristal immobiles,

Et les ruisseaux qui coulent sans murmure ;

Les doux ruisseaux des grottes de Kathos

Où couvent les calmes esprits du crépuscule.

Et sur les lacs et les ruisseaux

Sont des ponts d’albâtre pur,

Ponts blancs savamment sculptés

De figures de daemons et de fées.

Ici brillent d’étranges soleils, d’étranges planètes,

Et étrange est le croissant Banapis

Qui se pose au-delà des remparts couverts de lierre

Où s’épaissit la brune du soir.

Ici tombent les blanches vapeurs de Yabon ;

Les vapeurs de Yabon qui engourdissent les pensées ;

Et ici, dans le tourbillon des vapeurs

J’ai vu la divine Nathicana ;

Celle couronnée de guirlandes, la blanche Nathicana ;

Celle aux cheveux noirs, la svelte Nathicana ;

Celle aux yeux modestes, celle aux lèvres rouges Nathicana ;

Celle à la voix d’argent, la douce Nathicana ;

Celle aux robes pâles, la bien aimée Nathicana.

Et toujours elle est restée ma bien-aimée,

Depuis les ères où le temps était infaçonné ;

Depuis les jours où les étoiles n’étaient pas façonnées,

Ni rien n’était façonné que Yabon.

Et ici avons-nous habité,

Enfants innocents de Zaïs,

Sereins dans les sentiers et les tonnelles,

Couronnés de blanc par le néphaloté béni.

Combien de fois allions-nous flotter au crépuscule

Sur les pâturages et coteaux couverts de fleurs

Tous blanchis par l’humble astalthon ;

L’humble mais charmant astalthon,

Et rêver en un monde fait de rêves

Les rêves qui sont plus beaux que l’Aidenn ;

Les rêves purs, qui sont plus vrais que la raison !

Ainsi rêvions-nous, ainsi nous aimions-nous nous à travers les âges,

Jusqu’à ce que vienne l’horrible saison de Dzannin ;

La saison, maudite par les daemons, de Dzannin ;

Quand rouge brillèrent les soleils et les planètes,

Et rouge rayonna le croissant Banapis,

Et rouge tombèrent les vapeurs de Yabon.

Puis rougirent les fleurs et les ruisseaux,

Et les lacs qui reposaient sous les ponts,

Et même l’albâtre calme

Brilla, rose, avec des reflets étranges

Jusqu’à ce que tous les fées et daemons sculptés

Semblent lorgner, rouges, depuis des arrières-fonds d’ombre.

Maintenant rougissait ma vision, et comme un fou

Je m’efforçai de regarder à travers le rideau dense

Et d’entrevoir la divine Nathicana ;

La pure, la toujours pâle Nathicana ;

L’aimée, l’immuable Nathicana.

Mais vortex sur vortex de démence

Troublaient ma vision difficile ;

Ma vision maudite, rougeoyante

Qui construisait un nouveau monde pour ma vue;

Un nouveau monde de rougeur et de ténèbre,

Un horrible coma appelé la vie.

Maintenant dans ce coma appelé la vie

Je vois les fantômes brillants de la beauté ;

Les faux, les creux fantômes de la beauté

Qui voilent tous les maux de Dzannin.

Je les regarde avec un désir infini,

Tant elles ressemblent à ma bien-aimée ;

Tant elles sont belles et bien faites comme ma bien-aimée,

Mais dans leurs yeux brille leur mauvaiseté ;

Leur mauvaiseté cruelle et impitoyable,

Mauvaiseté pire que Thaphron et Latgoz,

Doublement néfaste du fait de son déguisement splendide.

Et seulement dans les sommeils de minuit

M’apparaît la jeune fille perdue, Nathicana,

La pallide, la pure Nathicana,

Qui s’estompe au regard du rêveur.

Je la cherche encore et encore ;

Je l’honore par de profondes rasades de Plathotis,

Profondes rasades mélangées au vin d’Astarté

Renforcées par des larmes longuement versées.

Je me languis des jardins de Zaïs ;

Des jardins adorables, perdus de Zaïs

Où le blanc néphaloté fleurit,

Le héraut parfumé de minuit.

Je prépare un puissant dernier breuvage ;

Un breuvage dont les daemons se délectent ;

Un breuvage qui bannira la rougeur ;

L’horrible coma appelé la vie.

Bientôt, bientôt, si je ne faillis pas dans ma préparation,

S’évanouiront la rougeur et la démence

Et dans la profondeur des ténèbres peuplées de vers

Pourriront les chaînes abjectes qui m’ont assujetti.

Une fois de plus, les jardins de Zaïs

Poindront blancs dans ma vision longtemps torturée,

Et là, au milieu des vapeurs de Yabon

Se tiendra la divine Nathicana ;

L’immortelle, la renaissante Nathicana

Dont la semblable ne se rencontre pas dans la vie.

Illustration de R. G. Mathews, 1900 – Collection de l’Antique Sentier


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