L’ANTIQUE SENTIER

H.P. Lovecraft, Nouvelle-Angleterre, livres anciens, photos antiques…


H. P. Lovecraft à Helen V. Sully, le 5 mars 1935

« De toute évidence, il n’est pas nécessaire d’être misanthrope. On peut jouir de ses amitiés, sans les prendre au sérieux ou en trop espérer ; on peut même parfois avoir la chance de rencontrer des êtres qui semblent dignes d’une certaine considération. L’essentiel est de ne pas trop en attendre.»

H.P. Lovecraft

« Désolé de constater que les rapports avec les membres de la race dite humaine puissent vous sembler parfois déconcertants : mais il est avéré que sont toujours déçus ou décontenancés ceux qui se reposent à l’excès sur les réactions, les opinions et les actes de leurs semblables, ou qui sont trop sensibles aux variations des émotions, des comportements et des attitudes desdits semblables. Je ne puis que ressentir de la pitié pour ces individus très émotifs, sociables et sensibles, toujours inquiets du jugement d’autrui. Il me semble que ces êtres trop fragiles ne parviennent pas à se figurer le monde tel qu’il est : un cosmos indifférent, aveugle à tout, peuplé par des automates à l’incohérence prédéterminée, insectes éphémères et nuisibles grouillant à la surface d’un des grains de sable les plus dénués d’importance et de stabilité qui soit.

Ce que les gens sont, ce qu’ils pensent, ce qu’ils font, ce qu’ils sentent peut se résumer à d’infimes accidents dans le flot des mutations cosmiques. Et pourquoi en serait-il autrement ? Ces gens sont chacun le produit de leur environnement, de leur hérédité ; ils ont été modelés par des milliards de déterminants. Tout ce qu’on peut faire, c’est observer ces automates qu’anime le cosmos et étudier leurs pulsions, personnelles ou partagées, à la manière objective du biologiste, sans s’attendre à des révélations extraordinaires. Quand l’un ou l’autre de ces automates incarne une qualité ou exerce une influence qui peut intéresser ou séduire, il est sage de ne pas en attendre davantage. Nous pourrions souhaiter bien sûr qu’une seule et unique personne puisse concentrer plusieurs de ces qualités plaisantes, mais cela n’arrive que par le plus grand des hasards, et en de très rares occasions. En pratique, aucun membre de nos cercles n’est susceptible d’incarner plus d’une ou deux de ces qualités admirables. Si cela se produit, c’est par un bienheureux hasard. Quoi qu’il en soit, il n’y a rien de tragique là-dedans, pourvu qu’on n’en attende rien de plus. Et l’on peut se constituer avec ce qu’on a sous la main, sans rien y changer, un groupe tout à fait acceptable. De temps à autre paraît un individu particulièrement sympathique : mais il n’y a pour le repérer d’autre méthode que celle d’observer sans relâche le flot des passants. Parfois, cependant, une personne dotée de qualités intéressantes se révélera si peu compatible qu’il faudra l’éliminer, en partie ou complètement : constat regrettable, agaçant, mais dont l’amertume est atténuée par le caractère naturel et inévitable de la rupture.

Lorsqu’on prend de l’âge, et pour peu qu’on garde sur le monde un regard philosophique, on s’intéresse de moins en moins aux êtres humains. La concentration sur une activité esthétique, intellectuelle, créative ou administrative (activité qui donne de l’importance au moi individuel, frontalement, sans le relier à d’autres egos) devient la règle d’une vie psychologique hautement bénéfique… agrémentée, bien sûr et en de nombreuses instances, par des attachements raisonnables à des personnes que le hasard a bien voulu placer sur notre route. De toute évidence, il n’est pas nécessaire d’être misanthrope. On peut jouir de ses amitiés, sans les prendre au sérieux ou en trop espérer ; on peut même parfois avoir la chance de rencontrer des êtres qui semblent dignes d’une certaine considération. L’essentiel est de ne pas trop en attendre.

Les conjonctions humaines idéales ne sont pas un « droit » naturel « accordé » à tous. Bien au contraire : ce sont des hasards bienheureux et fort rares. Lorsqu’ils se produisent, on ne peut que se féliciter d’être tombé sur un tel filon. Mais dans le cas contraire, il est absurde de se sentir floué, ou triste, ou frustré. L’individu moyen n’aura en général en main que ces cartes pour le moins médiocres. La raison dicte de ne pas s’attendre à grand-chose dans l’existence, mais de s’accommoder au mieux de ce qu’on trouve à sa portée, fragments dérisoires. Nombre d’individus sont intéressants et remarquables à leur manière : le tout est de les apprécier pour leur spécificité et de ne rien en attendre d’autre. Avec un tel stock d’amis, on peut en général, avec un peu de bon sens, d’intelligence et d’imagination, se constituer un environnement « fait main », qui soit assez intéressant, stimulant, satisfaisant… un environnement qui vaut assurément la peine d’être vécu lorsqu’on l’agrémente de belles choses (non humaines) qui ont du sens, qui symbolisent le bien. Mais la sérénité et le prix de cet entourage dépendent de la capacité de tout un chacun à s’en contenter, de permettre à chaque individu de jouer son rôle et de ne rien attendre de plus. Il est absurde de s’inquiéter d’un groupe spécifique d’atomes, ou de se torturer l’esprit sur sa propre capacité d’adaptation à ce groupe d’atomes. Les habitants de Mars ne connaîtront jamais l’existence de la race humaine, ceux de Neptune ne savent même pas que la terre existe, ceux d’Alpha du Centaure ignorent notre système solaire, ceux d’autres galaxies notre soleil tout court, ceux de la plus lointaine nébuleuse notre voie lactée. D’ici quelques milliards de milliards d’années, il n’y aura plus aucune conscience du fait qu’exista jamais quelque chose qui avait nom humanité. L’univers sera exactement tel qu’il aurait été si la Terre n’avait jamais existé. Et c’est sur cette pirouette qui lui ressemble que grand-papa conclut ce flot tout aussi caractéristique de banalités prétentieuses et séniles. »

H. P. Lovecraft à Helen V. Sully, le 5 mars 1935

Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, 2024

Source : Letters to Wilfred B. Talman and Helen V. and Genevieve Sully, Hippocampus Press, 2019

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H.P. Lovecraft, 30 Juin 1919
Jardin de la maison du 30 Orchard Avenue à Providence.


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