L’ANTIQUE SENTIER

H.P. Lovecraft, Nouvelle-Angleterre, livres anciens, photos antiques…


Newburyport

Anciens entrepôts près du port de Newburyport (Massachusetts), 1910

« J’espère vivement que vous puissiez voir un jour la ville de Newburyport, car son ancienneté et sa désolation en font l’une des villes les plus spectralement fascinantes que je connaisse. Elle vient de me donner le point de départ d’une nouvelle — rien de très original par rapport à mes autres créations, mais bien née des résonances imaginatives que peut engendrer un tel endroit. Le décor ne se nommera pas Newburyport, mais la maudite bourgade maritime d’Innsmouth entre Newburyport et Arkham. »

H.P. Lovecraft, le 20 novembre 1931
Traduit de l’anglais par Vincent MARTINI

H. P. Lovecraft à Mrs H. H. Hughes, octobre 1936
Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, 2025

« Les liens que votre famille entretient avec Newburyport rendront plus vif encore, je n’en doute pas, votre intérêt pour Innsmouth. Newburyport est un curieux vieux bourg ; en grande partie déserté par ses anciennes fabriques, c’est un lieu où règnent le silence hébété et la semi-déréliction typiques d’une ville que la moitié de sa population a quitté après son âge d’or. Le port est à demi ensablé, les quais et les entrepôts maritimes tombent en ruine, verdis par les mousses ; sur le front de mer, nombre de magasins ont baissé leur rideau et l’on trouve des pâtés de maisons vieilles de deux siècles entièrement vidés de leurs habitants – des rangées entières de portes et de fenêtres condamnées. Les commerces du centre sont logés dans d’antiques bâtisses aux toits pointus, construites juste après le grand incendie de 1811 ; et l’on peut voir encore les flèches blanches de quelques belles vieilles églises dans le style géorgien ; l’une d’entre elles accueille la sépulture du célèbre prêcheur G. Whitefield.

Photos de Newburyport datant de 1934, visible à la bibliothèque du Congrès à Washington.

L’artère principale, High Street, est loin du front du mer ; s’y trouvent les grandes demeures de la bourgeoisie coloniale et des armateurs de la toute jeune république. Newburyport a été au début du XIXe siècle un grand port ; c’est à cette époque qu’y vivait un original notoire, Lord Timothy Dexter [1], dont vous avez sûrement entendu parler. Du reste, l’histoire étant bègue, Newburyport accueille de nos jours un autre excentrique en la personne de son maire, un ancien marin du nom d’Andrew G. Gillis, dont les méthodes, brutales et peu orthodoxes, engendrent des flots de protestation dans la presse locale et provoquent chez les paisibles citoyens de la ville un effroi permanent et indicible.

Newburyport ne ressemble à nulle autre ville ; le ralentissement de son économie a préservé d’une incroyable manière son atmosphère désuète et somnolente. On pourrait la comparer à Marblehead, mais son plan est plus rectiligne, son relief moins accidenté, ses maisons un peu moins anciennes et biscornues. D’une certaine façon, elle donne une impression plus fidèle de l’Amérique des premiers jours que Salem ou Gloucester. Je peux, si vous le souhaitez, vous prêter quelques cartes postales de Newburyport et de ses environs. Providence, bien plus peuplée, a ce même aspect désuet, surtout là où j’habite, dans les hauteurs. Federal Hill, pourtant moins antique, fascine, en ce qu’elle est un fragment d’Italie du Sud transplanté en Amérique. Sa vieille église, au passé sans tache, semble pourtant cacher un lourd secret. »

H. P. Lovecraft à Mrs H. H. Hughes, octobre 1936
Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, 2024

[1] Lord Timothy Dexter (1747-1806), industriel excentrique et auteur de A Pickle for the Knowing Ones (1805) s’était déclaré « premier à l’est, premier à l’ouest, et plus grand philosophe des terres explorées » ; c’est l’une des sources d’inspiration de Obed Marsh de L’Ombre sur Innsmouth.

Almanach de 1778, imprimé à Newburyport. Il est orné d’une représentation du Système solaire et accompagné du psaume 8 verset 4 : « Quand je considère vos cieux, qui sont les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles, que vous avez affermies. »



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