« À la lumière du savoir contemporain et quel que soit le domaine, l’indignation n’est qu’une émotion naïve et juvénile. La seule chose dont chacun de nous doit se préoccuper est de se conformer aux lois pratiques généralement admises, de rester fidèle au beau tel que défini et perçu par notre personnalité propre et de laisser les autres suivre leurs visions comme vous suivez la vôtre. »
H.P. Lovecraft, 1930
« Au chapitre des faits et proportions — n’allez pas vous imaginer que les auteurs passés et présents portés sur l’érotisme ne sont pas à nos yeux d’une morbidité malsaine sous prétexte que nous ne ressentons pas l’envie irrépressible de les effacer de la surface de la Terre. Il est indubitable que les angoisses émotionnelles de nombreux artistes petits et grands arborent les traces d’une éducation partiale, d’une mentalité gauchie, d’impulsions disproportionnées, ce genre de choses — mais faut-il pour autant les condamner au pilori, à la geôle ou à la corbeille ? Au contraire, nombre de ces esprits assurément malades ont produit une matière de la plus grande valeur artistique, qui n’exige qu’un élagage mental et une interprétation idoines de la part du lecteur pour acquérir la plus haute importance, en devenant une expression de la vie et une clé pour décrypter l’énigme de la personnalité humaine.
Les écrivains que je qualifierais de morbides sont D. H. Lawrence et James Joyce, Huysmans et Baudelaire. Ils sont pourtant des personnages indispensables à l’expression et à l’interprétation de l’Europe occidentale entre 1850 et 1930. Les écrivains que je ne considère pas comme morbides sont Theodore Dreiser, Floyd Dell et Ben Hecht. Ces hommes tentent seulement de dire sans détour ce qu’ils voient et de quelle manière ils pensent que ces données éclairent les actes et motivations de tout un chacun. Dreiser est une figure réellement titanesque — le romancier des États-Unis. C’est ainsi. La seule attitude rationnelle est pour l’homme civilisé de dresser le compte-rendu impartial de toutes ses expériences de vie, sans en trafiquer la nature. Nous avons tous nos affections et nos aversions propres, mais elles n’ont d’importance que pour nous-mêmes, individuellement. C’est pourquoi nous ne devons pas craindre que la libre circulation de ces données empiriques ait un quelconque impact significatif sur la marche de la civilisation. C’est pure fiction psychologique, bien que j’y ai moi-même cru un temps. Les tendances proviennent de sources plus profondes que le contenu superficiel de la littérature, et les ajustements que connaîtront nos sociétés en 1980 ou en 2030 ne dépendront pas du sort réservé à Ernest Hemingway en 1930, qu’il soit effacé ou encensé.
À la lumière du savoir contemporain et quel que soit le domaine, l’indignation n’est qu’une émotion naïve et juvénile. La seule chose dont chacun de nous doit se préoccuper est de se conformer aux lois pratiques généralement admises, de rester fidèle au beau tel que défini et perçu par notre personnalité propre et de laisser les autres suivre leurs visions comme vous suivez la vôtre. Rares sont les valeurs absolues, fondamentales ou intrinsèques, si bien que la critique ou la censure siéent mal au philosophe. Dans la douceur désenchantée qu’apporte le vieil âge, je souris de certains reproches sectaires que j’articulai au bon vieux temps de Kleicomolo ! Je fais et j’aime aujourd’hui les mêmes choses qu’alors — mais avec les cheveux gris m’est venue la conscience de l’extrême diversité du monde, dont les nombreux systèmes d’action et de préférences jouissent d’un égal droit à l’existence. »
H.P. Lovecraft à Maurice W. Moe, juin 1930
Traduit de l’anglais par Alice Pétillot



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