L’ANTIQUE SENTIER

H.P. Lovecraft, Nouvelle-Angleterre, livres anciens, photos antiques…


« Nietzschéisme et réalisme » par H.P. Lovecraft

«La tragédie aveugle que joue la nature mécaniste ne connaît aucune valeur absolue — rien n’y est bien ou mal s’il n’est jugé à l’aune d’une perspective ridiculement limitée. La seule réalité cosmique est le destin, implacable et machinal — l’inéluctable automatique, amoral et sans calcul.»

H.P. Lovecraft, 1921
The Rainbow, octobre 1921

« Quant à la maîtrise de soi, au calme dans l’épreuve, je pense qu’il provient davantage de l’hérédité que de l’environnement. Cette qualité ne peut s’acquérir par la culture ; cependant l’instruction prodiguée systématiquement à de nombreuses générations successives d’une certaine classe nourrit et valorise sans aucun doute une telle force, de façon à ce que cette classe produise une proportion d’individus dominants plus importante qu’une classe inculte d’égale magnitude numérique.

Créer une classe qui serait suffisamment forte pour balayer définitivement une vaste engeance me semble peu probable, c’est pourquoi je perçois le caractère inapplicable de la théorie nietzschéenne et l’instabilité primordiale de tout gouvernement, aussi fort soit-il. Aucune gouvernance saine et permanente n’est possible — et ne le sera jamais — avec cette misérable vermine rampante qu’est l’espèce humaine. L’aristocratie et la monarchie parviennent mieux que tout autre système à développer les meilleures qualités de l’homme, exprimées par les accomplissements du bon goût et de l’intellect, mais elles génèrent une arrogance sans bornes. Cette arrogance provoque à son tour leur déclin et leur chute. Quant à la démocratie et à l’ochlocratie, elles sont tout autant vouées au déclin et à la chute, car elles échouent à stimuler l’accomplissement individuel. Si elles durent plus longtemps, c’est parce qu’elles sont plus proches de l’état sauvage ou animal primal duquel l’homme est supposé s’être en partie extrait.

Le communisme est caractéristique de nombreuses tribus sauvages et l’anarchie absolue est la règle majoritaire parmi les animaux sauvages.

Le cerveau de l’animal humain blanc, lui, a progressé au point que la morne égalité avec les animaux inférieurs lui est douloureuse, insupportable. Il exige une lutte individuelle, une quête farouche de situations et de sensations complexes qui ne peut être accomplie que par quelques-uns au détriment du plus grand nombre. Ce désir existera toujours et ne sera jamais apaisé, parce qu’il divise l’humanité en groupes hostiles engagés dans un combat perpétuel pour une suprématie qu’ils ne cessent de perdre et de reconquérir.

Quand une autocratie est en place, il est certain que les masses la renverseront un jour ; et quand c’est une démocratie ou une ochlocratie, il est certain qu’un groupe d’individus mentalement et physiquement supérieurs la renverseront aussi un jour afin d’asseoir une suprématie plus ou moins durable (mais jamais permanente), soit par son talent à monter les hommes les uns contre les autres, soit par sa patience et sa capacité à concentrer le pouvoir en profitant de l’indolence de la majorité. En un mot, l’organisation sociale de l’humanité évolue dans un équilibre à la précarité perpétuelle et incurable. Les simples notions de perfection, de justice et de progrès sont des illusions, fondées sur des espoirs vains et des analogies éculées.

Il faut garder en tête qu’il n’existe aucune raison réelle d’attendre quoi que ce soit de l’humanité ; le bien et le mal ne sont que des expédients conjoncturels, parfois abolis, en aucun cas des vérités ou des lois cosmiques. Nous qualifions une chose de « bonne » parce qu’elle promeut les piteuses qualités humaines que nous jugeons appréciables — alors qu’il est tout aussi sensé de présupposer que l’humanité entière n’est qu’une vermine nuisible qui devrait être éradiquée comme des rats ou des moucherons pour le bien de la planète et de l’univers. La tragédie aveugle que joue la nature mécaniste ne connaît aucune valeur absolue — rien n’y est bien ou mal s’il n’est jugé à l’aune d’une perspective ridiculement limitée. La seule réalité cosmique est le destin, implacable et machinal — l’inéluctable automatique, amoral et sans calcul.

La seule échelle de valeurs raisonnable que nous autres humains puissions reconnaître se fonde sur l’atténuation des souffrances de l’existence.

Cette stratégie mérite éloge, car elle encourage la création des objets et des conditions les plus à même d’estomper le mal de vivre des individus particulièrement sensibles à ses navrants ravages. Ni la science ni la philosophie ne justifient la quête absurde d’une adaptation ou d’un bonheur parfaits. Nous ne pouvons espérer qu’une atténuation plus ou moins futile de nos souffrances. Je crois en une aristocratie, parce que je considère qu’elle seule saurait engendrer ces raffinements qui rendent la vie supportable à l’animal humain hautement organisé.

La seule motivation humaine étant la soif de suprématie, nous ne pouvons attendre d’autre accomplissement que celui qui sera récompensé par la suprématie. Nous ne pouvons espérer la justice — la justice est un leurre, un spectre railleur — et nous savons que l’aristocratie a bien des traits indésirables. Cependant nous savons également — aussi triste que cela soit — que nous ne pourrons abolir le mal sans abolir tout ce qui a de la valeur aux yeux de l’homme civilisé.

Dans une aristocratie, certaines personnes ont de nombreuses raisons de s’accrocher à la vie. Dans une démocratie, la plupart des gens n’en ont que peu. Dans une ochlocratie, personne n’en a aucune.

Seule l’aristocratie est en mesure de concevoir des pensées et des objets de valeur. Tout le monde s’accordera, je pense, sur l’idée qu’une telle organisation étatique doit précéder la démocratie ou l’ochlocratie pour que la culture originale puisse être fondée. Bien moins de gens sont enclins à admettre la vérité voisine selon laquelle les démocraties et les ochlocraties ne subsistent qu’en parasites des aristocraties qu’elles renversent, épuisant progressivement les ressources esthétiques et intellectuelles que l’aristocratie leur a léguées et qu’elles n’auraient jamais su créer par elles-mêmes. Cette dilapidation est d’autant plus complète et rapide quand la rupture avec l’aristocratie a été totalement consommée. Là où l’esprit d’antan s’attarde, le processus peut être très lent, car certains amendements tardifs viennent compenser le déclin. Là où la populace a pris les pleins pouvoirs, en revanche, le bon goût disparaît immanquablement et la monotonie, sombre et triomphante, s’abat sur les ruines de la culture.

La fortune comme le luxe sont indispensables à la création et à la pleine appréciation de la beauté et de la vérité. De fait, c’est l’existence de la fortune et du luxe, et celle des normes qu’elle établit, qui prodigue aux non fortunés, à ceux qui ignorent le luxe, la plupart des plaisirs qu’ils savourent. Les masses se léseraient elles-mêmes si elles rompaient les liens avec l’origine réelle de ces maigres joies, qu’elles ressentent, pour ainsi dire, par ricochet ou procuration.

Cependant, lorsque je fais l’éloge de l’autocratie, je ne me réfère d’aucune manière aux monarchies absolues comme la Russie tsariste ou l’Allemagne du Kaiser. La modération est essentielle en toute chose, et l’autocratie politique exacerbée produit une infinité d’entraves stupides à l’art et à l’intellect. Une dose tolérable de liberté politique est absolument nécessaire au plein épanouissement de la pensée. C’est pourquoi le philosophe qui souligne les vertus du système aristocratique évoque moins une gouvernance despotique qu’un agencement de classes sociales traditionnelles bien définies, comme en Angleterre et en France. La gouvernance aristocratique ne doit servir qu’à sauvegarder l’opulence et la dignité d’une classe dominante, afin qu’elle soit libre d’embellir la vie et de susciter chez d’autres l’ambition de s’y hisser.

L’aristocratie la plus saine est élastique — prête à adouber et recevoir l’adhésion des hommes de toute extraction qui se montreront esthétiquement et intellectuellement dignes d’y appartenir. De plus, elle y gagne si ses membres sont dotés de cette noblesse naturelle qui se contente de voir sa propre valeur reconnue et démontre sa supériorité par des œuvres et des comportements supérieurs plutôt que par des propos et des attitudes condescendantes et arrogantes.

Le véritable aristocrate se montre toujours sensé, bienveillant et affable envers les masses — c’est le novus homo à la culture atrophiée qui fait ostentation de son pouvoir et de son statut. Pourtant, en dernière analyse, il est futile de porter un jugement sur quelque type d’ordre social que ce soit, puisque tous ne sont que la conséquence aveugle d’un destin incontrôlable, qu’aucun homme d’État, aucun réformateur n’aura jamais le pouvoir d’altérer ou d’amender.

La vie humaine n’est que lassitude, inaboutissement, insatisfaction, inutilité sardonique. Elle a toujours été ainsi et le sera indéfiniment ; c’est pourquoi celui qui recherche un paradis est le simple dupe des mythes ou de sa propre imagination. La volonté et l’émotion humaines désirent follement des conditions qui n’existent pas et n’existeront jamais ; ainsi le sage est celui qui tue émotion et volonté jusqu’à mépriser la vie, toiser ses illusions puériles et ses objectifs inconsistants. Le sage est un cynique rieur ; il ne prend rien au sérieux, ridiculise l’assiduité et le zèle, ne désire plus rien parce qu’il sait que le cosmos n’a rien de valable à offrir. Pourtant, malgré cette sagesse, il n’est pas un dixième aussi heureux que le chien ou le paysan qui ne connaît aucune vie ni aspiration qui dépasse le fruste plan de l’animalité.

Il est bon d’être cynique – il est plus agréable d’être un chat satisfait – et mieux vaut ne pas exister du tout.

Le suicide universel est l’idée la plus logique au monde ; nous ne la rejetons qu’à cause de notre lâcheté primitive et de notre peur puérile du noir. Si nous étions des êtres sensés, nous rechercherions la mort – cette même obscurité bienheureuse que nous avons connue avant d’exister. Peu importe ce qui advient de la race – dans le cosmos, l’existence ou la non-existence de la terre et de ses misérables occupants est d’une insignifiance absolue. Arcturus brillerait avec autant de joie si l’ensemble du système solaire était anéanti.

Le caractère indésirable d’un système régulateur qui ne serait pas tempéré par la bienveillance est évident. En effet, la « bienveillance » est un ensemble complexe d’impulsions, de réactions et de réalisations sans lequel l’ajustement harmonieux des créatures aberrantes et bâclées que sont la plupart des êtres humains serait impossible. Foncièrement, c’est une faiblesse – ou, parfois, l’étalage d’une supériorité assumée – mais elle produit un effet désirable, ce qui la rend globalement méritoire. Comme toutes les motivations sont, au fond, égoïstes et ignobles, nous ne pouvons juger les actes et les qualités qu’à la lumière de leurs effets.

Le pessimisme engendre la bienveillance. Le philosophe désenchanté est bien plus tolérant que l’idéaliste bourgeois et moralisateur, qui se gargarise d’extravagances mielleuses sur la dignité et la destinée humaines.

« La conviction que le monde, et par suite l’homme, sont tels qu’ils ne devraient pas exister est de nature à nous remplir d’indulgence les uns pour les autres, » dit Schopenhauer . « [Elle] nous rappelle à la nécessité de la tolérance, de la patience, à l’indulgence, à l’amour du prochain, dont nul ne pourrait se passer, et dont par conséquent chacun est redevable. »

« Nietzschéisme et réalisme » par H.P. Lovecraft

The Rainbow, octobre 1921

Traduction réalisée par Alice Pétillot

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H.P. Lovecraft au 66 College Street à Providence (1936 ?)


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