H.P. Lovecraft possédait une impressionnante collection d’œuvres de poètes du XVIIe et XVIIIe siècles, incluant des auteurs tels que Samuel Butler, John Dryden, John Milton, Alexander Pope et Samuel Garth, ainsi que de nombreux recueils poétiques.
The Dispensary [Le Dispensaire] de Samuel Garth (1661-1719), présenté sur cette page, se trouvait dans la bibliothèque de H.P. Lovecraft, dans une édition publiée en 1706.
« Allez humer les opiacés au dispensaire de Garth ! »
H.P. Lovecraft, 1916
Extrait du poème « The Bookstall » dédié à Rheinhart Kleiner

Ce poème médicale, inspiré par l’idée de créer un lieu de soins pour les pauvres au Royal College of Physicians de Londres, est aujourd’hui largement oublié. Cependant, à l’époque de sa publication, il a connu un véritable succès et tout le monde ne parlait que de son auteur dans les cafés de Londres. The Dispensary fut réédité dix fois au cours de la vie de Garth.
« Parle, Déesse ! Car toi seule saura dire
Pourquoi ces ligues anciennes cédèrent à l’ire;
Et montrant pour la vie d’autrui tant de prudence
Couvrirent la leur propre de tant d’abondance,
Puis, par la gloire des plaines élyséennes,
Virent triompher la paix et les façons anciennes. »Extrait de The Dispensary [Le Dispensaire] (1699)
Traduction réalisée par Alice Pétillot

Lovecraft acquiert son exemplaire du Dispensary de Garth le 18 avril 1915. Il omet l’initiale P de Phillips lorsqu’il prétend vivre au XVIIIe siècle (il écrit 1715 au lieu de 1915), une époque où l’usage des initiales pour les prénoms était rare — je tiens à remercier S.T. Joshi de m’avoir orienté vers cette interprétation. Le livre comporte de nombreuses notes manuscrites, certaines d’entre elles semblent avoir été rédigées par le gentleman de Providence.
J’ai entrepris une restauration partielle de cet ouvrage, âgé de 319 ans, afin de lui redonner une part de son éclat d’antan!


« Il n’existait aucun moyen de représentation alternatif du S minuscule non final avant 1800, environ, et J’ai toujours préféré lire un livre avec le long ſ qu’un autre qui en serait privé. J’ai appris l’art de la versification dans un tel ouvrage (nous en conservions des dizaines dans une pièce spectrale et fascinante du troisième étage ; dépourvue de fenêtres, elle était surnommée “la malle” et je m’y rendais toujours une chandelle à la main). Je ne parviens pas encore à me sentir parfaitement à l’aise avec les tomes aux petits s modernes. »
H.P. Lovecraft à Willis Conover, 31 janvier 1937
Traduit de l’anglais par Alice Pétillot

The Dispensary de Samuel Garth est une parodie satirique du traditionnel poème épique et constitue peut-être un des meilleurs exemples de poésie médicale. Garth s’intéressait autant à la littérature qu’à la médecine. Il composa plusieurs poèmes dédiés à divers membres de la noblesse anglaise et traduisit les Métamorphoses d’Ovide. Son œuvre la plus célèbre n’en demeure pas moins The Dispensary. Si elle est satirique par le ton, elle traite d’une des affaires médicales les plus débattues de la fin du XVIIe siècle à Londres : celle du dispensaire de Londres.
Cette histoire puise son origine dans un conflit entre deux corporations occupant chacune une extrémité du spectre médical : le College of Physicians et la Society of Apothecaries. Les médecins du College of Physicians étaient des professionnels dûment formés, aptes à rédiger des prescriptions qui sauraient guérir un mal spécifique, tandis que la Society of Apothecaries (les apothicaires) étaient de petits commerçants qui se contentaient de préparer des mixtures. Cependant, à partir des années 1660, les apothicaires s’aventurèrent de plus en plus dans la pratique médicale, s’attirant l’ire des médecins. Ce débat, concernant la qualification pour exercer la médecine, était alimenté par la question de savoir qui devrait soigner les pauvres de la ville.
En 1687, le Royal College of Physicians adopta un édit stipulant que ses membres prodigueraient des conseils médicaux aux pauvres et que des remèdes pourraient être prescrits en fonction de leur valeur intrinsèque, selon leur jugement. Les apothicaires le prirent assez mal et augmentèrent leurs tarifs en guise de protestation. En réponse, les médecins décidèrent d’ouvrir leur propre laboratoire de préparation pharmaceutique. Le Royal College of Physicians de Londres se divisa en factions : dispensarienne et anti-dispensarienne. Le conflit s’envenima encore en 1694, quand la Society of Apothecaries demanda à la Chambre des communes d’être exemptée de ses devoirs municipaux, arguant qu’elle était déjà trop occupée par les soins dispensés aux pauvres de la ville. Le College of Physicians ne pouvait laisser passer cette requête et c’est ainsi qu’en 1696 les Dispensariens atteignirent leur objectif. Ceux qui soutenaient la création d’un dispensaire versèrent chacun £10 pour établir un lieu qui prodiguerait aux pauvres de la ville des remèdes peu chers.
Samuel Garth se rangea du côté des Dispensariens. Son poème pseudo-épique satirise le conflit, qui oppose à la fois les médecins entre eux, et les médecins aux apothicaires. Le biographe du poète Alexander Pope, bien plus célèbre, chanta les louanges de Garth, affirmant qu’il fut un des meilleurs poètes de son époque.
« Hélas ! Le passé, le passé ! La nature informelle et éclectique de mes premières lectures m’a rendu familier de nombreuses œuvres de l’époque géorgienne ou du règne de la reine Anne, rarement lues de nos jours, même dans les cours universitaires — « Le Jardin botanique » de Darwin, « Le Dispensaire » de Garth […] »
H.P. Lovecraft, 1931



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