L’ANTIQUE SENTIER

H.P. Lovecraft, Nouvelle-Angleterre, livres anciens, photos antiques…


The Outsider

« Dans la pénombre détrempée, je gravis d’antiques degrés de pierre érodés jusqu’à l’endroit où ils n’étaient plus et je poursuivis ma périlleuse ascension en m’agrippant à de frêles prises. Atroce et terrible était ce tunnel de roche mortifère privé de ses marches, abimé, sinistre, abandonné à la noirceur silencieuse des ailes des chauves-souris effarouchées. Mais plus atroce encore, et plus terrible, était la lenteur de ma progression ; car j’avais beau grimper, les ténèbres m’accablaient et un souffle froid s’insinuait en moi, de moisissure ancienne et mauvaise. »

L’Autre, 1921
Traduit de l’anglais par Isabelle Barat
Les Meilleures nouvelles de H. P. Lovecraft ( réédition prévue en 2026)

« The Outsider  » est l’un des textes les plus connus de H. P. Lovecraft, notamment parce qu’il fut publié dans le numéro d’avril 1926 de Weird Tales où il suscita une forte impression. C’est aussi l’un des rares textes de Lovecraft à avoir été largement inclus dans les anthologies. Ce court récit déploie une atmosphère gothique et baroque, fortement marquée par l’influence de Poe. L’intrigue met en scène un être solitaire, retiré dans un château souterrain, qui cherche la lumière en gravissant une tour. Parvenu à la surface, il découvre un monde d’une « familiarité déconcertante », s’introduit dans une fête, mais provoque l’horreur des convives. Ce n’est qu’en touchant un miroir qu’il réalise l’identité du monstre redouté : lui-même.

La nouvelle se caractérise par une succession de paroxysmes et un langage emphatique, au point que Lovecraft lui-même l’a ensuite considérée comme un exercice de style excessif, une imitation de Poe qu’il juge « baroque et verbeuse ». Malgré ces réserves, l’histoire a acquis un statut emblématique, par son efficacité rhétorique et sa capacité à conjuguer horreur et pathos.

Les Éditions Rue Saint Ambroise*, qui poursuivent leur exploration de l’œuvre de H. P. Lovecraft, proposeront en 2026 la réédition du volume Les Meilleures nouvelles de H. P. Lovecraft. Cette édition inclura une nouvelle traduction de L’Autre (The Outsider), réalisée par Isabelle Barat, dont un extrait est présenté ci-dessous.

Extrait de « The Outsider » traduit par Isabelle Barat, 2025

Avec l’aimable autorisation de la traductrice Isabelle Barat et du directeur de la publication de la revue Rue Saint Ambroise, Bernardo Toro.

« Malheureux, celui à qui le rappel de son enfance n’offre que peur et tristesse. Misérable, celui qui se remémore les heures solitaires dans de vastes et mornes chambres aux tentures fanées, aux rangées vertigineuses d’antiques ouvrages, les veilles hébétées au tréfonds de bois crépusculaires aux arbres colossaux et grotesques emprisonnés par les lianes et secouant, taciturnes, leurs branches tortueuses. Tel est le lot que m’ont octroyé les dieux— à moi, l’affligé, le tourmenté, l’exclu, le brisé. Étrangement pourtant, je m’en accommode et de tout mon cœur m’accroche à ces lambeaux de souvenirs quand mon esprit passagèrement menace de se tourner vers ce qui tout là-bas est autre.

Je ne sais où je suis né, je sais seulement que le château était lépreux, infiniment, et infiniment vieux, saturé de sombres passages et de voûtes obscurcies par la toile d’araignée. La pierre purulente des couloirs paraissait pétrie par une humidité affreuse et permanente, en tous recoins régnait un remugle funeste nourri par la chair morte des cadavres accumulés au cours des générations. Absente, la lumière, et j’allumais parfois une chandelle pour la contempler de tous mes yeux ; j’y trouvais là un réconfort. Et absent, au dehors, le soleil, étouffé par les arbres exécrables qui se dressaient plus hauts que le sommet de la plus haute tour à laquelle il se pouvait accéder. Il en était une, toutefois, qui se haussait bien loin au-dessus des arbres et jusque dans les cieux mystérieux, mais elle était écroulée en partie et l’on n’aurait pu y monter autrement qu’à même la pierre de ses parois abruptes, ce qui était peu ou prou impossible.

J’ai dû vivre en ce lieu des années, quoique je ne puisse en mesurer le temps. On a dû prendre soin de moi mais je n’ai souvenance de personne si ce n’est de moi-même, ni d’une autre forme de vie si ce n’est de celle des rats, des araignées et des chauve-souris qui ne font pas de bruit. Qui que fût ma nourrice, elle ne put qu’avoir été fabuleusement âgée puisque ma toute première conception d’un être vivant, pour être similaire à moi-même, n’en demeure pas moins, à l’instar du château, flétrie, déformée et pourrissante. Les os et les squelettes disséminés de par certaines des cryptes au plus profond des fondations n’avaient pour moi rien d’aberrant. Étonnamment, ils faisaient partie de ma vie quotidienne et me semblaient autrement plus naturels que les figures des illustrations en couleur côtoyées dans les pages moisies de ces livres dont je tiens tout ce que je connais. Nul tuteur ne me pressa ou me guida jamais, nulle voix humaine, pas même la mienne, ne se rappelle à mon souvenir de ces années-là. Car tout en ayant parcouru certains ouvrages consacrés à la parole, je n’avais jamais cherché à parler à voix haute. Mon apparence ne m’intéressait guère plus car nul miroir ne se rencontrait dans le château et, candidement, je me voyais comme apparenté aux juvéniles silhouettes peintes et dessinées au fil des pages. Et puis, me souvenant de peu, je me sentais être jeune.

Au-dehors, souvent je traversais les douves putrescentes et allongé sous les ramures noires et muettes je rêvais longuement à ce que j’avais lu dans les livres ; nostalgique, je me représentais libéré de la forêt sans fin et mêlé aux foules festives d’un monde ensoleillé. Une fois, je voulus m’échapper mais l’ombre s’épaississant et l’air se chargeant d’une angoisse sourde à mesure que je m’éloignais du château me forcèrent à rebrousser chemin, courant à perdre haleine de peur de me perdre dans ce labyrinthe d’insonore obscurité.Ainsi s’éternisaient les crépuscules et j’attendais en rêvant, sans savoir ce que j’attendais. À la fin, mon désir de clarté se fit si pressant qu’il me fut impossible, dans les brumes de ma solitude, de goûter au repos et je levai des mains implorantes vers la nuit de la tour en ruine qui effleurait les mystères du ciel par-delà le faîte des arbres. Alors, quitte à en chuter, je résolus d’escalader cette tour car il m’était plus doux d’entrevoir le ciel et d’en périr que de vivre sans jamais voir le jour. »

L’Autre, 1921
Traduit de l’anglais par Isabelle Barat
Les Meilleures nouvelles de H. P. Lovecraft ( réédition- courant 2026)

*Fondée en 2014 et prolongement de la revue éponyme, Rue Saint Ambroise est une maison d’édition dédiée exclusivement à la fiction courte contemporaine. Elle publie non seulement des auteurs actuels, mais s’attache également à constituer un fonds consacré aux grands nouvellistes du XXᵉ siècle, dans l’esprit d’une véritable bibliothèque idéale de la nouvelle. Leur site internet est accessible ici : https://www.ruesaintambroise.com



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