« Les étendues des vallées furent englouties par une lumière qui n’avait rien de naturel – Jupiter se détacha du firmament d’un violet profond – des rubans de pénombre macabre s’empressèrent le long des chemins blancs et sinueux – le dernier filet de scintillement perlé disparut – et la pâle couronne se mua en un rayonnement qui nimba le disque noir de la lune enténébrée. Nous vîmes absolument tout ! »
H.P. Lovecraft, le 13 octobre 1932
Le 30 août 1932, Lovecraft se rendit à Boston pour profiter de la compagnie de son ami W. Paul Cook. Le lendemain, ils partirent ensemble pour Newburyport afin d’assister à un phénomène astronomique remarquable : une éclipse solaire totale!
« L’éclipse fut une réussite pour moi – alors qu’en de nombreux endroits où l’éclipse devait être totale, les cieux se couvrirent. Cook et moi avions décidé d’établir notre poste d’observation dans la vieille ville de Newburyport ; et malgré quelques nuages dans le ciel, le soleil et la lune furent clairement visibles à l’instant où l’éclipse fut la plus totale.

Nous arrivâmes à Newburyport bien avant le début de l’éclipse et en guise d’observatoire, nous choisîmes en haut d’une colline une prairie offrant un beau panorama – non loin des quartiers nord de la ville. Naturellement, les nuages nous causèrent quelque inquiétude, mais le soleil en sortit assez souvent pour nous offrir de longs aperçus de toutes les étapes du phénomène. Le paysage ne changea de tonalité qu’au moment où le croissant de soleil se fit assez mince, et qu’une sorte de clarté du couchant apparut. Quand le croissant s’affina à l’extrême, la scène devint étrange et spectrale – cette lumière d’un jaune blafard conférait aux lieux un aspect funèbre. À cet instant précis, le soleil passa sous un nuage, et Cook et moi-même commençâmes à jurer dans pas moins de sept langues ! Mais le filet de lueur scintillante précédant l’éclipse totale finit par émerger dans un vaste pan de ciel entièrement dégagé.

Les étendues des vallées furent englouties par une lumière qui n’avait rien de naturel – Jupiter se détacha du firmament d’un violet profond – des rubans de pénombre macabre s’empressèrent le long des chemins blancs et sinueux – le dernier filet de scintillement perlé disparut – et la pâle couronne se mua en un rayonnement qui nimba le disque noir de la lune enténébrée. Nous vîmes absolument tout ! La terre était plus encore obscurcie que lors de l’éclipse de 1925 (que je vis, transi de froid, dans les congères de janvier à Yonkers, dans l’État de New York), mais la couronne n’était pas aussi éclatante. Des yeux nous dévorâmes le spectacle tout entier, grandement impressionnés et admiratifs. Enfin, le croissant perlé réapparut, les vallées s’embrasèrent à nouveau d’une clarté pâle et sinistre, et les diverses phases partielles se répétèrent alors en sens inverse. La merveille prenait fin, et les choses familières retrouvèrent leur cours habituel. Peut-être n’en verrai-je jamais d’autre, mais je suis de ces rares personnes pouvant se targuer d’avoir été témoin de deux éclipses solaires totales ! »
H.P. Lovecraft à J. Vernon Shea , le 13 octobre 1932
Traduit de l’anglais par Lise Capitan Gilbert
Source : Letters to J. Vernon Shea, Carl F. Strauch, and Lee McBride White, Hippocampus Press, 2016




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