L’ANTIQUE SENTIER

H.P. Lovecraft, Nouvelle-Angleterre, livres anciens, photos antiques…


Ces ormes primordiaux à l’écorce sanglante, blasphématoires, ces masures antiques et malsaines !

L’orme de Wethersfield, photographié en 1916, était le plus grand de la Nouvelle-Angleterre, avec une circonférence de 8,2 mètres.

« Mon ami, ces ormes primordiaux à l’écorce sanglante, blasphématoires, ces masures antiques et malsaines ! Tout y est, jeune homme — chaque centimètre carré se révèle dans une décrépitude idéale ! […] une fois que vous prenez d’assaut les crêtes, vers le soleil levant, vous pénétrez dans un autre monde, un monde plus vieux. Toute allégeance à la modernité et à la décadence y est proscrite — nul stigmate d’excroissance dégénérée comme l’acier ou la vapeur, les routes goudronnées et bétonnées et la civilisation vulgaire qui les a engendrés. »

H.P. Lovecraft, le 6 octobre 1927

Le 19 août 1927, Lovecraft se rend à Worcester, où W. Paul Cook l’accueille pour un bref séjour à Athol. Le lendemain, Cook l’emmène à Amherst et Deerfield, dont Lovecraft s’émerveille. Le dimanche 21 août, ils rejoignent le lac Sunapee, dans le New Hampshire, avant d’improviser un détour par le Vermont pour rendre visite au poète amateur Arthur Goodenough.
Par la suite, Lovecraft rédigera un compte-rendu élogieux de cette visite dans le Vermont, intitulé « Vermont—A First Impression ». Plusieurs paragraphes de ce texte seront incorporés, avec une révision significative, dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres.

Carte postale du Vermont, 1920

« Et alors, ce voyage… ! Nom d’un chien de l’enfer ! Je n’avais pas vécu d’aussi bons moments depuis les glorieuses années 1900 ! J’ai passé cinq jours avec Cook à Athol, où j’ai été entraîné dans une tournée exhaustive des paysages agrestes et panoramas montagneux adjacents — ET DEERFIELD ! Mon ami, ces ormes primordiaux à l’écorce sanglante, blasphématoires, ces masures antiques et malsaines ! Tout y est, jeune homme — chaque centimètre carré se révèle dans une décrépitude idéale ! Cependant nous vécûmes notre plus grande aventure en filant au nord, à travers le Vermont jusqu’à Bellows Falls, puis par le New Hampshire jusqu’au lac Sunapee. C’est lors de ce périple que nous fîmes étape pour rencontrer l’ultime ambassadeur de la pléiade puritaine novanglaise du XIXe siècle — Arthur Henry Goodenough, yeoman et vestige intact de sa contrée natale, fils prodigue des vierges aoniennes.

21 août 1927 – Arthur Goodenough et H.P. Lovecraft posent devant la maison de Goodenough à West Brattleboro, dans le Vermont.

Honnêtement, mon frère, je n’ai jamais vu pays plus épatant que les collines sauvages à l’ouest de Brattleboro, où ce type réside. La ville elle-même est la molaire en or de ce diplodocus, avec ses impeccables chefs d’oeuvres de l’ère yankee, mais une fois que vous prenez d’assaut les crêtes, vers le soleil levant, vous pénétrez dans un autre monde, un monde plus vieux. Toute allégeance à la modernité et à la décadence y est proscrite — nul stigmate d’excroissance dégénérée comme l’acier ou la vapeur, les routes goudronnées et bétonnées et la civilisation vulgaire qui les a engendrés. Evoë ! Evoë ! Depuis ces hauteurs, captivés, nous contemplâmes les lacets blancs cabossés, anciens et rassurants, qui ourlent ces vallées voluptueuses et franchissent de vieux ponts de bois au creux de contreforts verdoyants. La proximité, intime, avec ces modestes colines couronnées couperait presque le souffle — leur rudesse escarpée n’a rien de commun avec le monde trivial et terne que nous connaissons et vous peinez à réprimer la sensation que leurs contours dessinent un message étrange au sens presqu’oublié, comme d’immenses hiéroglyphes laissés par une race de titans dont la gloire ne subsisterait que dans les rêveries rares et profondes.

Nous cheminâmes dans ce paysage hypnotique, d’ascension en plongée prodigieuses. Nous semâmes le temps dans ces dédales et autour de nous ne s’étendait qu’une féérique houle fleurie. La vulgarité et le négoce, l’activité futile et les fumées urbaines, les stations service graisseuses et les affreux panneaux d’affichage sont absents — remplacés par la beauté retrouvée de siècles disparus ; de vénérables vergers, des prairies intactes ceintes de gaies floraisons, des petites fermes brunes nichées sous de grands arbres, au pied de précipices vertigineux tapissés de ronces odorantes et d’herbe grasse. Même la lumière du soleil se teinte d’un éclat céleste, comme si une atmosphère ou une effluve particulière baignait la région tout entière. Je ne connais rien de comparable, hormis les vues magiques qui forment parfois l’arrière-plan des primitifs italiens. Le Sodoma et Leonard ont admiré de telles étendues, mais seulement de loin, par-delà les arcades et les voûtes de la Renaissance. Nous errâmes à notre gré dans ce tableau ; et trouvâmes dans ses arcanes quelque chose que nous avions connu, ou dont nous héritions, et que depuis toujours nous avions cherché en vain. Notre doux poète du Vermont loge au coeur de cette Arcadie à l’étrange beauté.

21 août 1927- Photo de la maison de Arthur Goodenough prise par W. Paul Cook

Me croiras-tu ? Nous le découvrîmes en caleçon long, avec aux joues des rouflaquettes broussailleuses, bucoliques ; il insista cependant pour se livrer à une toilette cérémonieuse afin d’accueillir comme il se doit des hôtes si distingués, puis réapparut radieux, dans un costume noir à la Prince-Albert fatigué, avec autour d’un col de fortune une cravate aux couleurs vives, piquée d’une énorme opale en son hémisphère nord. L’habit du dimanche dans toute sa gloire, j’en suis témoin ! Ce vieillard est un délicieux atavisme sur pieds ! Que vive la bonne vieille Nouvelle-Angleterre ! Son épouse, qui fut professeur, et leur charmant fils Rupert ont eu un aperçu du monde extérieur, mais le sieur Goodenough ne connaît que la ferme sabine paternelle. Ses yeux ne se sont jamais posés sur une ville et il ne se rend qu’une ou deux fois par an dans la désuète Brattleboro, à trois miles de là. Son discours, sa pensée et ses gestes ne reflètent que les jours passés, le monde saturnien simple de nos pères, où la Vertu primordiale régnait sur les pentes de Tempë et où paysans et laboureurs vivaient dans la foi et l’espoir. Ancré dans ces monts et ces bosquets ancestraux, parmi les arbres larges et vénérables, les toits pointus des cottages gagnés par la vigne, il fit résonner la voix des anciens et entonna l’ultime élégie des oracles puritains. Il tisonnait l’âtre comme ses pères avant lui, attisant avec ce feu quotidien les douces pensées et coutumes de notre Âge d’or ; il est bien plus qu’un conteur de vieilles antiennes perdu dans la rétrospection. Dans le choeur des survivants, il est le seul à mener la vie pastorale qu’il prêche ; voilà pourquoi l’authenticité sans faille de ses vers doriques ne doit pas nous surprendre. Il est un prolongement de notre bonne vieille Nouvelle-Angleterre ; son sens de l’hospitalité et son charme altier sont tout autant des poèmes — si ce n’est davantage — que toutes les mélopées qu’émet sa pipe en avoine à l’ombre des hêtres.

Bienheureux lépidoptère ! Le territoire où rayonne la verve rurale de ce poète est d’une beauté que les mots ne sauraient décrire. La vieille bicoque à flanc de colline, encharmillée de verdure et rafraîchie par l’ombre d’un monarque feuillu solitaire que peuplent des cortèges d’oiseaux ; l’onirique dévers ouvrant l’horizon à l’ouest, où la magnificence de la terre se fond dans la gloire cosmique du crépuscule ; la route étroite qui vous appelle vers les vastes prés luisants de rosée, puis l’orée spectrale d’une forêt et d’autres vallées en arrière-plan — tout cela forme le trône parfait du poète et nous enjoint à remercier le Sort d’avoir, pour une fois dans l’Histoire, bien assorti l’homme et son environnement. Cook a pris plusieurs photos avec un appareil flambant neuf qu’il avait acheté le matin-même et je vous en enverrai un jeu dès qu’il m’enverra les tirages qu’il m’a promis. Je sais que vous serez content d’avoir un aperçu intime du vieux faune presque mythique dont vous lisez les compositions simples dans les pages reines de l’amateurisme depuis un quart de siècle. Au nord de Brattleboro, le charme perdure. Il y a d’immenses vallées fertiles où se dressent de majestueuses falaises et où le granite vierge de Nouvelle-Angleterre, austère et gris, affleure sous la verdure qui escalade les contreforts. Il y a des gorges où bondissent des rivières indomptées, qui acheminent vers le Connecticut voisin les secrets inouïs de mille pics inexplorés. Des chemins étroits se faufilent à couvert dans la masse de forêts denses et luxuriantes et des armées entières de faunes et de dryades se tapissent parmi les arbres primaires. Des ponts couverts archaïques comme on n’en trouve plus à Rhode-Island, d’une inquiétante majesté, s’attardent dans le creux des collines et, ici et là, un sommet est coiffé d’un minuscule hameau de vieilles maisons proprettes et de clochers que le temps n’a jamais pu souiller. Idyllique Vermont ! Berceau idéal du pouvoir impérial et siège natal du robuste consul C. Culigius Calvinus, que Pollux le bénisse ! Je suis en train de mettre mon impression générale sur le papier pour le nouvel amateur Walter J. Coates de North Montpelier, dont le magazine—Driftwind—est consacré au Vermont et à sa littérature. »

H.P. Lovecraft à Maurice W. Moe, le 6 octobre 1927

Traduit de l’anglais par Alice Pétillot, 2025

Source : Letters to Maurice W. Moe and Others, Hippocampus Press, 2018

La première page de « Vermont—A First Impression » – Visible à la John Hay Library.


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