L’ANTIQUE SENTIER

H.P. Lovecraft, Nouvelle-Angleterre, livres anciens, photos antiques…


L’horreur en embuscade

Bas-relief de Sarah Symonds – H.P. Lovecraft détenait un exemplaire strictement identique.

« Je contemple en frémissant la maison des sorcières qui darde sa noirceur sous son terrible chêne — l’horreur en embuscade. […] Les lieux vivent et palpitent dans ces bas-reliefs d’une vérité poignante. »

H.P. Lovecraft, février 1923

« Je me suis rendu à Brown-Street [Salem], où je voulais acheter plusieurs merveilleux bas-reliefs représentant les anciennes cités de Salem et Marblehead, que j’avais vus deux mois auparavant dans la vitrine d’une galerie d’art. En décembre j’étais sans le sou et j’avais juste assez en poche pour mon billet d’autocar ; cette fois, j’étais (selon mes standards) plutôt bien pourvu financièrement. La boutique en question appartient à Sarah Symonds, célibataire d’un certain âge et d’un génie plus certain encore, issue d’une des plus vieilles familles de Salem, qui jouit d’une célébrité locale pour ses talents d’artiste. Elle s’est spécialisée dans les bas-reliefs bruns ou teintés de lieux anciens et bizarres, et dans les vitrines de son échoppe la fine fleur de Salem, Marblehead et du vieux Boston semble observer les passants, par une étrange magie.

[…] Je ne pourrais convier par les mots l’épouvante sensorielle que dégagent ces œuvres, tant elle est subtile et inadaptée à l’expression humaine. Elles semblent renfermer quelque rumination, elles vous lorgnent… Je suis convaincu que le bas-relief ne connaît pas d’égal pour incarner les gradations si particulières de peur et d’ancienneté qu’exhalent Salem et Marblehead ; et je crois que Madame Symonds a constitué sa collection de main de maître et que son exclusivité est tout à fait idoine. Chaque pièce est admirablement faite, avec un juste équilibre entre impressionnisme et réalisme — mon jugement est d’ailleurs confirmé par la clientèle avertie qui fait de la boutique une institution prospère. Lors de cette visite, je fus tenté d’acheter tout ce qu’elle contenait, tant l’esprit antique imprègne chaque objet, mais je me limitai aux deux que je convoitais à l’origine, auxquels j’ajoutai deux petites plaques de sorcières (à 1 shilling pièce), en guise de souvenir pour mes tantes.

L’artiste était sortie, si bien que je fus servi par une jeune nymphe fort intelligente et loquace sur les antiquités de Salem, qui m’indiqua plusieurs endroits que les guides ne mentionnent pas, mais qui se montra au bout du compte négligente et sortit les mauvaises plaques, si bien que le soir venu je fus fort déçu quand je voulus les montrer au sieur Edw. Cole. […] Le lendemain, je repris la route de Salem et Marblehead ; cette fois avec un programme mieux préparé. Je commençai par l’Essex Institute, où j’allai revoir la collection que j’avais admirée en décembre, notamment le portrait de PEPPERRELL en veste écarlate devant les murs de Louisburg, et j’obtins un ticket d’entrée pour la maison Pierce-Nichols. Je retournai ensuite chez Symonds sur Brown-Street pour échanger les plaques et, par grande chance, j’y trouvai l’artiste elle-même.

Photo de Sarah Symonds. Les archives de S. Symonds sont conservées à la Phillips Library à Rowley, Massachusetts.

Madame Symonds est une personne âgée simple et robuste, qui réfute brillamment l’argument fallacieux de certains garçons de ma connaissance, selon lesquels les artistes ne sauraient être que des idiots décadents, bohèmes, frénétiques et débauchés ; car au génie le plus indubitable elle adjoint la personnalité saine et chaleureuse de la vieille aristocratie conservatrice de Nouvelle-Angleterre. Elle a toujours vécu à Salem à la manière conventionnelle d’une doyenne de la haute société locale et habite une maison dont les parquets ont été foulés par les souliers à boucle de ses ancêtres.

Quand je pénétrai dans la boutique, elle sût qui j’étais, car sa vendeuse m’avait décrit comme un admirateur des bas-reliefs, mais plus généralement de tout ce qui est étrange et ancien. J’avais trouvé là une source idéale d’informations sur les coutumes et l’histoire de Salem, car Madame Symonds a traqué les spectres et les goules de la ville jusqu’au dernier et connaît intimement la plupart de ses démons. En 1692, elle aurait été pendue comme sorcière, mais en 1923 elle peut exprimer sans danger une dévotion indéfectible à l’égard de Poe et de tout ce qui est antique et sinistre. Elle m’apprit l’existence de nouvelles sources de contes extravagants et me fournit, accessoirement, une lettre de recommandation à destination de Monsieur John Gauss, frère du H. E. Gauss dont je citai le poème en vers libres sur Salem dans la dernière lettre que vous ai adressée, mes enfants. La lignée des Gauss est depuis longtemps présente à Salem. Je reçus aussi un mot d’introduction à remettre à M. Dowe de la Société de préservation des antiquités de N.E., qui va m’aider à entrer dans la vieille maison Cooper (1654) à Cambridge.

Bas-relief de Sarah Symonds représentant les maisons pittoresques de Marblehead, Massachusetts.

Quant à moi, je décrivis à Madame Symonds nombre d’antiquités de Providence qu’elle n’avait pas vues et je lui montrai des images de Royall House, qui l’impressionna tant qu’elle décida de s’y rendre sur le champ pour en dessiner certaines parties. Parler d’art nous conduisit à parler de Monsieur Clark Ashton Smith, et elle montra de l’impatience à voir son travail — dont je regrette de ne pas avoir eu de meilleur échantillon à faire valoir. La conversation versa ensuite sur les contes de l’étrange, et je mentionnai que j’en avais écrit quelques-uns. Intéressée, elle me demanda de lui décrire certaines intrigues ; quand elle les eut entendues, elle exprima l’envie que je lui en fasse parvenir les manuscrits dès mon retour chez moi — ce que je ne manquerai pas de faire, quand les aberrants atermoiements d’une indolence bien installée me le permettront. En guise d’ultime courtoisie, cette généreuse dame m’offrit en cadeau une plaque magnifique représentant la pompe à eau de Salem — sans oublier d’échanger les plaques que j’avais achetées.

Elles ornent désormais mes murs, et je contemple en frémissant la maison des sorcières qui darde sa noirceur sous son terrible chêne — l’horreur en embuscade. À côté se dresse le dédale furieux de pignons, de girouettes et de tuyaux de cheminée de la vénérable Marblehead ! J’ai ainsi ramené mes voyages avec moi, car les lieux vivent et palpitent dans ces bas-reliefs d’une vérité poignante. »

H.P. Lovecraft à Alfred Galpin et Frank Belknap Long, février 1923

Traduit de l’anglais par Alice Pétillot, 2025

Source : Letters to Alfred Galpin and Others, Hippocampus Press, 2020



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